dimanche 4 février 2018

Contre le silence



Tu penses trop, me dit-elle exaspérée. Et je ne sais que lui répondre. Elle se trompe bien évidemment. Je ne pensais pas. Je réfléchissais, tout au plus. J'errais vaguement. Il m'arrive d'avoir l'impression de penser, parfois, mais aussitôt je comprends qu'il s'agit de tout autre chose. Penser n'est pas à ma portée. A la nôtre, allais-je écrire. Mais ce serait impropre, une simple consolation. Si je dis nous – parfois on, plus vulgairement –, la culpabilité frappe à la porte et m'accable la facilité de la grandiloquence. Je préfère dire je, quitte à passer pour un égocentrique. Surtout lorsqu'il s'agit de pensée. Ou plutôt de non-pensée. J'espère que d'autres pensent. Je le leur souhaite. Il n'y a rien de mal à cela. Mais ce n'est pas mon cas. Je la sens se fourvoyer à mes côtés dans les lieux communs, les raccourcis de langage, dans le prêt-à-porter de la pensée allais-je écrire, et je me sens acculé, poussé à me défendre, à me justifier, m'expliquer. Or, cette défense ne peut englober les autres, nos contemporains, ceux que nous lisons, qui nous influencent, ou que nous entendons, ceux à qui nous confions trop aveuglément l'aptitude à penser, à qui nous attribuons ou qui se collent eux-mêmes l'étiquette de penseurs, qui suscitent en nous stupéfaction, colère, désarroi. Je tente de lui dire cela, mais elle ne comprend pas. Elle me parle d'eau et de moulin et je m'en veux immédiatement de ne pas être plus clair, d'être incapable de penser. J'écris ces mots et réalise combien j'ai raison. Malheureusement, dis-je. Ces quelques lignes produisent en moi le même effet que tous les textes rassemblés ces derniers jours. Une sorte de honte. J'ai repris la plupart de ces écrits, les ai corrigés, effacés – comment ai-je pu pondre de pareilles inepties ? Ces remaniements me soulagent après l'abattement dans un premier temps, c'est moins mauvais, mais l'abattement me tape rapidement et brutalement sur l'épaule lorsque je pense, allais-je écrire, lorsque je me vois relire ces textes d'ici quelques mois, et être sans nul doute frappé par le même sentiment de honte. Elle répète que je pense trop et qu'il faut laisser vivre ces textes. J'évoque alors la mort de la poésie en fredonnant la chanson de Katerine. Et, dans la foulée, nous tombons d'accord sur ce que ce chanteur, qu'elle a bien connu à ses débuts, a fait de sa carrière, avec tristesse. Car nous pensons pouvoir nous exprimer sur le talent, ou son absence, la supercherie, chez d'autres, quand il faudrait ne parler que de soi. Nous nous sentons autorisés, entre nous, à parler des autres. Nous nous leurrons. Nous exprimons un sentiment, une sensation, une analyse à l'emporte-pièce, aussi juste et innocente puisse-t-elle nous paraître à l'instant où, sans hésitation, nous la prononçons. Mais cette nouvelle facilité n'existe que parce que nous sommes incapables de penser notre propre discours, nos propres productions, nos propres croyances. Et nous répétons tout au long de notre existence ce type d'approximations, de fausses réflexions, d'analyses convenues que nous croyons nôtres mais qui sont façonnées par la non-pensée qui nous environne et nous a entièrement construits. Nous agissons de la sorte afin de nous rassurer. Nous sommes capables d'analyse, de réflexion, de pensée, croyons-nous. Et nous vivons avec cette illusion tout au long de notre vie. Nous avons besoin d'elle. Pour nous persuader de notre appartenance à la catégorie d'êtres humains aptes à penser. J'écris nous, mais je parle seulement d'elle et moi, pas de l'humanité dans son ensemble. Elle insiste et je devrais me taire, mais elle penserait que je pense et ne veux pas échanger avec elle ces réflexions. Elle me surestime car je ne pense rien, mais je reprends la parole de peur qu'elle pense que je pense. J'allume une cigarette et lui propose de prendre un verre. Tout cela est ridicule. Et nous occupons les heures avec ces bavardages superflus et superficiels, du tabac et de l'alcool, parce que nous craignons avant tout le silence entre nous, qu'il s'installe comme chez lui. Nous pourrions en effet l'un et l'autre, surtout elle, mal l'interpréter.

Charles Brun, A suivre

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