dimanche 6 août 2017

La vie d'artiste




Carolus. C'était mon premier chat. Autour de nous, personne ne possédait d'animal. Pas même un poisson rouge. Les personnes que nous fréquentions, les amis de mes parents, avaient tout juste de quoi donner à bouffer à leurs enfants, alors s'encombrer d'un chat ou d'un chien… Blanc à taches grises, Carolus n'avait rien de spécial. Mais c'était mon premier chat. Enfin, pas tout à fait. Il appartenait à un peintre. Mon premier peintre. Le plus grand peintre du monde. Le seul peintre de mon monde. Henri Laville. Ma mère faisait le ménage chez lui et sa femme, et elle m'y emmenait de temps à autre. Le peintre s'était pris d'affection pour moi. Il prétendit un jour que je l'avais inspiré. Tout au moins mon tee-shirt. Sa couleur. Après mon départ, cet après-midi-là, le rouge de ma tenue s'était retrouvé sur sa toile. La touche qui lui manquait. Il tenait dès lors à mes visites. Si je n'avais jamais été en contact avec un chat, je l'avais encore moins été avec un peintre. J'étais impressionné. Les Laville habitaient Vincennes, la ville bourgeoise et voisine de la nôtre. Je passais devant leur maison tous les jours sur le chemin de l'école. Rue de Fontenay, à l'angle de la rue des Deux Communes – celle de Vincennes et celle de Montreuil. Un trois pièces en rez-de-chaussée, donnant sur cour. En traversant celle-ci, on accédait à l'atelier du peintre, une petite pièce située au-dessus du garage. Il y passait ses journées. Tandis que sa femme donnait des cours de dessin, et que ma mère s'occupait du ménage, des courses et de la cuisine. La vie d'artiste semblait facile. 
J'ignorais volontiers le point de vue de ma mère, qui bénéficiait des confidences de la femme du peintre, seule à faire rentrer les picaillons. Ma pauvre mère ne manquait pas de faire le rapprochement avec sa propre situation. Elle aussi avait épousé un artiste. Certes, la crise des années 1970 avait comme on le sait frappé de plein fouet le secteur du bâtiment et les périodes de chômage étaient désormais plus nombreuses que les contrats, mais bien avant, à l'époque de ce qu'on nomma plus tard les Trente glorieuses, jamais notre quotidien ne se conjugua avec ce type d'adjectif et le salaire de mon père était régulièrement dilapidé aux courses et autres jeux et vices ainsi que dans toutes sortes d'établissements pouvant faire office, notamment, de débits de boissons. C'est ce genre d'artiste qu'était mon père.
Laville était natif de Bordeaux, une ville qu'il détestait. Il lui préférait l'Espagne. Il était tombé amoureux de la lumière de Madrid, la ville de mon père, en débarquant à la Casa Velazquez dont il fut pensionnaire et lauréat dans les années 1950. Sa peinture, la seule que je connaissais, me fascinait. Ses portraits de jeunes femmes surtout. Il m'avait confié qu'ils lui étaient inspirés par sa propre fille, Fabienne. Chez qui nous nous rendîmes également, parfois, en famille. Ma mère venait faire chez cette fraîche divorcée un peu perdue quelques extras tandis que nous, les mômes, jouions avec les enfants de la fille des Laville. Ce qui m'avait surtout rapproché du peintre, c'était son fils. Mort dans un accident de voiture. 
De plus en plus fréquemment, je me rendais seul, en dehors des horaires de présence de ma mère, à l'atelier, sans besoin de passer par l'appartement. De mon doigt intimidé, j'appuyais sur la sonnette du garage au-dessus de laquelle figurait la signature du peintre. J'étais un privilégié. Il m'était non seulement donné à observer le travail, la création, mais j'emmagasinais surtout un tas d'anecdotes, de considérations philosophiques, de blagues, de références livresques, toutes ou presque oubliées depuis, mais plus formidables les unes que les autres pour cet enfant d'immigrés pauvres et illettrés. Chaval avait été son ami. A ne pas confondre avec Chagall, qu'il n'appréciait guère. Est-ce que ça te préoccupe de savoir comment tu gagneras ta vie plus tard ?, me demanda-t-il un jour. Et devant mes hésitations, ma surprise ou ma peur, il m'apprit que la vie, je n'avais pas besoin de la gagner puisque je l'avais. J'étais stupéfait. Je n'y avais jamais pensé. Ce type était épatant. Je me suis dès lors juré de ne jamais m'inquiéter pour ce genre de considérations et aujourd'hui encore, je suis resté fidèle à cette résolution définitive de gosse. Comme j'ai gardé l'habitude de donner du plaisir à un chat en le caressant sous le menton et sur le front, entre les yeux, une autre de ses leçons…
Un été, les Laville, qui connaissaient l'état de nos finances, et savaient que nous partions rarement en vacances, nous prêtèrent leur maison de campagne, dans l'Aisne. Et c'est ainsi que nous passâmes de Montreuil-sous-Bois à Montreuil-aux-Lions, non loin de Château-Thierry. Mon père avait même accepté de nous y rejoindre quelques jours. Et je garde de ce court séjour une sensation d'insouciance et d'une chance consciente. Je devais avoir 9 ans car il me semble que ces vacances se déroulaient durant la Coupe du monde de football jouée en Allemagne, je me revois au tabac du village achetant mes figurines Panini. 
A la mort de sa femme, Laville dut quitter l'appartement de Vincennes. J'étais déjà au lycée, et prenais de temps à autre le RER pour Nogent-sur-Marne pour rendre visite au peintre dans sa nouvelle maison. Une bâtisse imposante, agrémentée d'un parc majestueux glissant vers le fleuve. Laville se plaignait d'être entouré de vieilles croûtes. Et pour cause, il avait pris place dans une maison de retraite pour artistes. Il n'y est pas resté longtemps. Je l'ai retrouvé dans un affreux appartement du côté de Pigalle, puis quelque temps plus tard, dans le 9e arrondissement, rue Fontaine je crois, avec une nouvelle compagne dont j'ai oublié le prénom. Tous deux m'avaient un jour mandaté à Drouot. Je connaissais la salle des ventes par Barbara et par mon ami Pascal le brocanteur que j'avais accompagné plusieurs fois dans ces lieux. Mais jamais je n'avais été acteur d'une vente. Des tableaux de Laville y étaient proposés. Ma mission, faire monter les enchères pour ne pas laisser partir les œuvres à trop bas prix. Je n'ai jamais autant transpiré de ma vie. Mais les finances devaient être délicates et il n'était pas question de laisser la cote du peintre décroître. J'avais depuis acquis quelques notions de peinture, avec de nombreuses lacunes certes, et avec l'éclairage de Pascal, qui me suggérait pourtant régulièrement de demander au peintre un petit dessin de trotteurs, j'avais une idée un peu plus claire de la valeur de mon ami. L'homme avait ses admirateurs. Dans le catalogue de la vente, une citation m'avait frappé : Ressemble-t-il à ses tableaux ? Alors faites le moi connaître. C'était signé Sacha Guitry. Je ne me souviens plus des chiffres. Ni du nombre de tableaux sauvés. Je me rappelle simplement avoir, après ces aventures, rejoint Laville et sa compagne dans un café près de Drouot, rue de la Grange-Batelière, cette même rue où, quelques années plus tard, j'allais m'installer dans le studio infesté de cafards et de souris d'un ancien hôtel de passes. 
Peu après cet épisode de Drouot, happé par le chaos de l'errance, et le peu de sympathie que j'éprouvais pour sa compagne, je perdais Laville de vue. Ma sœur et ma mère avaient encore de ses nouvelles et m'en faisaient part. Mais les relations s'échiffilochèrent lorsque cette fameuse compagne que je ne portais pas dans mon cœur, et dont ma mère pensait qu'elle exerçait une mauvaise influence sur son ancien patron, tenta de soutirer de l'argent à ma sœur. 
De cette histoire, courant sur une vingtaine d'années, il ne reste plus chez ma mère, sur les murs – ce sont les seuls –, que deux tableaux que le peintre m'avait dédicacés. Sur la toile, j'ai trouvé très peu d'informations sur Laville. Sa date de naissance, 1916, quelques reproductions, et une fois une seule, une date de décès, 1995. D'autres citations à son propos, comme celle attribuée à Michel Déon : Toutes les périodes de son art s’inscriront l’une dans l’autre, comme une leçon de probité, d’intelligence, d’enthousiasme. Rien ne sera perdu. On découvrira, avec le recul qu’il faut, que son Oeuvre est l’une des plus solides de notre temps, l’une des plus exigeantes sous des dehors aisés. Ou celle-ci, de Cocteau : Henri Laville reste proche de ses songes et ses portraits d’enfants exercent sur nous l’exquise puisance hallucinatoire des poupées... Je n'ai pas le souvenir qu'il m'ait un jour parlé de ces hommes. Ou de ce qu'était devenu Carolus…




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