lundi 1 août 2016

D'amour et de pluie


Troisième chanson

En rangeant les livres de la bibliothèque, je suis tombé sur l'addition du restaurant où nous avons déjeuné le jour où tu m'as quitté. Ce n'est pas le genre de papiers que j'aime à conserver, c'est pourquoi j'ai été étonné de la trouver, égarée au milieu de la biographie de Louis de Funès. Je me suis rappelé que tu as beaucoup insisté pour payer, probablement parce que tu avais préparé la scène et que tu pensais que c'était indigne que, par-dessus le marché, je doive t'inviter. Que j'aie emporté la note m'a également surpris. Cela veut dire que, malgré la dureté du moment, il m'a semblé important de la conserver, peut-être comme preuve matérielle d'une déception – le choix d'un restaurant comme terrain neutre m'a fait presque aussi mal que le verdict que tu as prononcé en fuyant mon regard. J'ai souri en voyant ce que nous avons mangé. Bien que l'addition ne précise pas ce qu'a demandé chacun, il n'est pas difficile de le déduire. Pour les entrées, aucun problème. On t'a facturé deux salades de tomates, fromage, origan. Ensuite, des raviolis de langoustine et de poireaux (pour toi) et un steack grillé (pour moi). Que nous n'ayons pris ni vin ni dessert me fait soupçonner que nous étions au régime (si je pouvais revenir en arrière, je ne ferais plus jamais de régime : c'est un des facteurs les plus dévastateurs de destruction des couples). Le restaurant existe encore. Je n'y suis pas retourné parce qu'il ne me plaît pas. C'est l'établissement type issu de l'euphorie des Jeux olympiques, dans lequel, suivant un rituel caractéristique de cette ville, se mêlent l'hypocrisie des clients, qui font croire qu'on y mange très bien, et celles des propriétaires, qui font semblant de savoir cuisiner. Et aussi parce que, bien que beaucoup d'années aient passé, je ne veux pas risquer de t'y rencontrer, d'être obligé de te dire bonjour, de te demander comment ça va, et que toi, un peu mal à l'aise, tu sois obligée de me présenter ton mari – poignée de main rigoureuse, aucun régime en vue – ou, pire encore, les enfants, ton portrait tout craché, que nous aurions dû avoir.


Sergi Pàmies, Chansons d'amour et de pluie,
trad. du catalan, Edmond Raillard, éditions Jacqueline Chambon





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