jeudi 14 décembre 2017

Le plus sage


J'avoue qu'ici mon trouble est un peu celui de l'acteur qui, oubliant tout à coup son rôle, est obligé d'inventer des répliques ou de s'excuser tant bien que mal auprès des spectateurs. Ce que me demande Lucien Kra est au-dessus de mes forces, pour mille raisons dont la première est une pudeur qui m'empêche de parler de moi. Tout ce que je dirais serait d'ailleurs faux. Il y aurait bien ma date de naissance qui serait exacte. Encore faudrait-il que l'humeur du moment ne me poussât pas à me rajeunir ou à me vieillir. Qui saurait d'ailleurs résister au plaisir d'emplir sa biographie d'événements, de pensées basses, d'envie d'écrire à l'âge de huit ans, de jeunesse incomprise, d'études très brillantes ou très médiocres, de tentatives de suicide, d'actions d'éclat à la guerre, d'une blessure mortelle dont on a réchappé, d'une condamnation à mort dans un camp de prisonniers et de la grâce arrivant la veille de l'exécution. Le plus sage, je crois, est de ne pas commencer.

Cette notice intitulée « Carnet de l'auteur - Biographie », fut rédigée par Emmanuel Bove à la demande de son éditeur et publiée en pages 3 et 4 de son roman Un soir chez Blutel. Une version plus longue figurait dans l'excellente biographie de Raymond Cousse et Jean-Luc Bitton parue au Castor astral en 1998, Emmanuel Bove, La Vie comme une ombre
On peut désormais trouver ce texte dans le recueil Le Remord, édité ces jours-ci dans la Petite bibliothèque Ombres, pertinemment signalé par l'ami Louis Watt-Owen, et qui comprend 9 nouvelles parues dans divers journaux et jamais éditées en recueil, ainsi que quelques portraits de Bove, des caricatures et de très courts entretiens mais drôlatiques avec l'auteur de Mes Amis. Et tout cela pour la modique somme de 9 euros.

mercredi 6 décembre 2017

Rien de si effrayant


Le plus effrayant pour moi est d'écrire de la prose... Et dès l'instant où je m'en suis aperçu, où j'ai su, je me suis juré de ne plus écrire que de la prose. Parce que j'aurais pu faire tout autre chose. J'ai appris beaucoup d'autres disciplines, mais aucune qui soit si effrayante. Voilà, j'ai pris très tôt des cours de dessin, et je serais sans doute devenu un dessinateur passable, ça m'aurait été très facile. J'ai étudié la musique, et ça m'était très facile de jouer de plusieurs instruments, de faire de la musique, je veux dire de composer. Il y a eu une époque où je me suis dit : je veux absolument être chef d'orchestre. J'ai étudié l'esthétique musicale, et un instrument après l'autre, mais parce que cela m'était trop facile, j'ai tout abandonné. Ensuite, j'aurais pu être acteur, ou metteur en scène, ou dramaturge. Il y a eu un temps où cela m'emballait. C'était tout à fait passionnant, j'ai beaucoup joué, surtout des rôles comiques, j'ai fait de la mise en scène... J'ai fréquenté une école de commerce, et il y a eu de la même manière un temps où je me suis dit : oui, bon, je pourrais être commerçant aussi, et ça m'attirait beaucoup de me développer dans cette direction...
Et très jeune – jusque vers seize, dix-huit ans – je ne haïssais rien tant que les livres... Je vivais chez mon grand-père, il écrivait, et il y avait une énorme bibliothèque, et être toujours au milieu de ces livres, devoir traverser cette bibliothèque, tous les jours, rien que cela était terrifiant pour moi... Et probablement... pourquoi en suis-je venu à écrire, pourquoi est-ce que j'écris des livres ? Par opposition à moi-même soudain, et à cet état – parce que les résistances, je l'ai déjà dit, sont tout pour moi. Je voulais justement cette monstrueuse résistance, et c'est ainsi que j'écris de la prose...

Thomas Bernhard, Trois jours, trad. Claude Porcell

vendredi 1 décembre 2017

Jeunes filles



On est en 1978. Carole Bellaïche a 14 ans. Elle est en seconde. Elle se lance avec ferveur dans le projet de photographier certaines filles de sa classe, un acte d’emprise sur celles qu’elle juge les plus belles. Elle les maquille, les dispose, les déguise, les met en scène dans l’espace hors du temps de la grande maison familiale. C’est un jeu étrange, à la fois léger et sérieux, mais elle n’a pas conscience de faire œuvre de photographe. Peu après cette expérience lycéenne, elle devient « pour de vrai » photographe – elle réalise des portraits d'acteurs et d'actrices pour leurs books... Elle abandonne ses premiers films dans un placard, comme une passade d’adolescence sans lien avec son nouveau métier.
Les pellicules dorment pendant quarante ans, et s’abîment. Un jour, elle y repense et les exhume. Le temps de latence est achevé : les images ressurgies du passé sont bien celles d’une jeune fille de 14 ans qui ne savait pas qu’elle était photographe. Elles sont devenues « autres » car elles ont été, pour la plupart, rongées, partiellement effacées, mais aussi ornées, redessinées, recréées par le travail chimique et inconscient du temps.
Elles sont devenues autres car Carole Bellaïche peut les voir désormais comme une expérience fondatrice pour son travail de grande photographe d’actrices.
Pour Alain Bergala, la rareté de ces images de jeunes filles tient à leur beauté propre, à leur tenue formelle impeccable, mais aussi au fait, unique, qu’elles ont été prises par une jeune fille de leur âge. La jeune fille a toujours été un motif de prédilection pour les peintres, les photographes, les cinéastes, mais ceux qui photographient les jeunes filles sont le plus souvent des hommes, plus avancés en âge, avec tout ce que cela entraîne de nostalgie ou de désir de leur part. Le trouble qui naît de certaines de ces photos est d’un autre ordre : c'est qu'elles ont été manigancées... entre jeunes filles.
Cet ouvrage s'inscrit dans la collection Les carnets, une collection – mise au point avec Bernard Plossu – qui se propose de revisiter les archives d’un photographe ou d’un collectionneur et d’en extraire des séries thématiques (des faits, des objets, des situations, des évocations...) ; dans chaque volume, un texte dialogue avec les images.
(texte de présentation des éditions Yellow Now, Bruxelles, 2017)








Rencontre avec
Carole Bellaïche et Alain Bergala
La Chambre Claire

14, rue Saint-Sulpice
75006 PARIS

Samedi 2 décembre
de 15h à 18h

mercredi 29 novembre 2017

Gel



et je t'ai attrapée à peine couchée
tu as dit j'ai les pieds froids
et je t'ai collée à moi
il était temps d'oublier l'hiver moqueur
tandis que la pluie frappait les volets intrigant les chats
j'étais persuadée que tu m'avais quittée
tu as dit comme une banale évidence de salon
laissant rimer revoir avec jamais
j'ai serré mes bras autour de tes hanches y déchirant la peau
que faire d'autre en ce début d'hiver dévastateur
nous décomposions un grotesque tableau
pas beaux à croire
fatigués par l'oubli l'acharnement et le froid
et l'âge suintait sur l'oreiller
comme un disque d'été déjà rayé
nous sommes ces vieux jeunes amoureux
à qui la vie a cessé de sourire tu as dit
nous le savons et nous en foutrons
et si nous filions
à la pharmacie trouver
des pilules pour ne pas rêver ?
la lumière baissée je t'ai retournée contre moi
sans un mot un baiser un seul souffle
demain à l'aube le réveil déchirera la brume
nous nous désolons comme les vignes sous le vent et le gel
mais boirons encore quelques verres en attendant la fin
de ce nouvel hiver rieur
qu'aurions-nous encore à lui répondre ?
viens écrase-moi je dors déjà et tu n'en es plus loin



Charles Brun, C'est déjà ça





mardi 28 novembre 2017

N'en faites pas une histoire



Saul Leiter



Non, pas du tout. Moi, je ne vais plus aux enterrements. C'est comme ça. J'avais une grand-mère, la mère de ma mère, dans le Nord, que j'aimais beaucoup. Lorsqu'elle a commencé à vieillir, à devenir dépendante, elle a décidé de vendre sa maison. Moi, ça m'allait, puisque j'ai hérité. Elle est partie d'elle-même dans un institut spécialisé. Au départ, j'allais la voir tous les quinze jours. Et puis, elle se sentait de plus en plus faible, était consciente que sa santé se dégradait rapidement, alors, elle a demandé qu'on arrête les visites, plus personne ne devait la voir dans cet état. Elle avait tout préparé, signé un document pour léguer son corps à la science. Prenez les organes que vous pensez être utiles. Le corps, gardez-le pour les salles de la fac de médecine. Je ne l'ai jamais revue. Et il n'y a pas eu d'enterrement, aucune cérémonie. Ça n'a rien de macabre. La mort, on en fait tout un plat. Moi, quand j'étais étudiante en médecine, ce que je préférais, c'était disséquer les macchabées. J'adorais ça ! Je me battais pour être aux premières loges. Et pour ma mère, ça s'est passé un peu de la même manière. Elle a demandé à une entreprise de s'occuper de faire le tri de ses organes. Le jour de l'incinération, il avait neigé depuis trois jours. L'organisme a appelé en disant qu'ils ne pouvaient pas venir, la circulation était impossible. J'ai prévenu tous les invités et on a devancé la réception à la maison, c'était un peu improvisé, mais très sympa. Deux jours après, j'avais déjà repris le travail, ils ont appelé pour dire que c'était bon, ils étaient prêts, les routes étaient dégagées, ils s'apprêtaient à récupérer le corps. Oh, c'est trop tard. Nous, on a déjà fait notre petite sauterie, les invités ne vont pas revenir. Allez chercher le corps, mais faites ça où vous voulez, moi, je ne m'en occupe plus. J'ai même eu une remise sur la facture, car les choses étaient simplifiées. Tu vois, je ne suis pas allée à l'enterrement de ma mère, alors celui des autres... Et personne ne viendra pour le mien. Moi aussi, j'ai tout préparé. La dissection, c'est une étape importante dans la formation d'un futur médecin. La mort, ce n'est rien. On est là, et puis après, on ne l'est plus. On ne sait pas où l'on va. Pas de quoi en faire une histoire, crois-moi.

jeudi 23 novembre 2017

Des machines et des hommes

Les très estimables éditions de l'Echappée publient un essai passionnant de Nicholas Carr, Remplacer l'humain, Critique de l'automatisation de la société (trad. Edouard Jacquemoud). L'auteur du livre Internet rend-il bête ? s'interroge sur ces systèmes automatisés qui ont envahi notre vie et analyse, preuves et travaux à l'appui, la manière dont ces technologies auxquelles nous nous soumettons dans la joie modifient notre quotidien : travail, relations, aviation, finance, médecine, justice... Vertigineux. Extrait :
Après avoir analysé les causes de « la croissance anémique de l'emploi » aux Etats-Unis depuis 2000, l'économiste du MIT David Autor en est arrivé à la conclusion que les nouvelles technologies ont bouleversé la répartition des emplois, créant des disparités croissantes au niveau des revenus et des richesses : « Il y a énormément de postes à pourvoir dans la restauration et la finance, mais très peu dans les secteurs où le niveau de revenu est intermédiaire. » Au fur et à mesure que l'automatisation s'étend à de nouvelles branches de l'économie, nous verrons certainement cette tendance se renforcer, les classes moyennes se résorber et des centaines de milliers d'emplois disparaître, y compris ceux des cadres. D'après Paul Krugman, un autre lauréat du prix Nobel d'économie, « les machines intelligentes auront des effets positifs sur l'augmentation du PIB, tout en réduisant inexorablement la demande de main-d'oeuvre dans les métiers à forte valeur ajoutée. Nous aurons alors une société qui s'enrichit de plus en plus, mais où tous les gains seront répartis entre ceux qui possèdent ces machines ».
(...)
L'utilisation croissante des ordinateurs a créé de nouveaux postes très attractifs et ouvert des perspectives aux entrepreneurs, même s'il convient de préciser que le nombre d'employés dans le secteur des nouvelles technologies reste assez marginal. Et pour cause, on ne devient pas programmeur informatique ou ingénieur en robotique en un tour de main. Tout le monde n'a pas non plus les moyens de déménager dans la Sillicon Valley pour faire fortune en concevant des applications pour smartphones. Alors que le salaire moyen continue de stagner et que les bénéfices des entreprises ne cessent de croître, la situation semble toujours autant profiter à quelques rares privilégiés.

En complément, autour des mêmes thèmes, lire la gougueulisation de nos villes sur le blogue d'Evgeny Morozov hébergé par le Diplo.

mardi 21 novembre 2017

Désinscriptions nordiques


Je peux bien le confesser. De temps à autre, en plein coeur du marasme, mais ayant bien à l'esprit de n'en pas abuser, je tente de me rassurer en me disant que tout n'est pas gagné.

Mon nouveau travail, formidablement bien payé, consistait, masse à la main, à démolir tout un tas d'objets et gadgets inutiles créés pour satisfaire nos désirs de consommation contrôlée et destructrice. Un jeune homme m'épaulait, muni d'une balayette. Tandis qu'un stagiaire gérait les sacs poubelle. Dans les pièces voisines, sous surveillance filmée permanente, d'autres trios comme le nôtre s'affairaient à la même tâche. Une femme décidée à remettre un peu d'ordre dans le bazar de nos vies était à la tête de l'entreprise. J'ignore s'il faut donner à ce rêve une signification sexuelle particulière.
Mon type de femme : celle qui refuse que je la connaisse mais n'en accepte pas moins mes caresses.
Lorsque, à son tour, se libèrera la parole des victimes du harcèlement de l'idéologie marchande qui aimerait nous imposer des corps parfaits et, en même temps, tous semblables, les marques qu'il nous faut porter, les lieux à visiter, les objets technologiques à afficher, les livres à lire, les films à voir, la musique à écouter, la course aux suiveurs, le vivre-ensemble, et en même temps, le classement des personnes en winners ou losers, le culte du narcissisme et du guide éclairé..., la cacophonie sera telle que personne ne l'entendra.

Sans l'ennui, que ferais-je de mon temps libre ?

Mon type de femme : celle qui fièrement me dévoile les bas qu'elle a enfilés pour moi tout en récitant un poème oublié de Desnos.

Je me demande tout de même si ce roman américain encensé par la critique et plébiscité par les lecteurs ne mériterait pas un deuxième traducteur pour traduire le premier. Voire un troisième.

Angot, Nothomb, Zeniter, Olmi, Pancol, Zeller, Musso, d'Ormesson, Lévy, Jardin, Jaenada, Dugain, Haenel, Enard, Werber, Houellebecq, Ben Jeloun, Reinhardt..., mesurera-t-on un jour les ravages des agressions textuelles que nous infligent rentrée littéraire après rentrée littéraire ces redoutables têtes à claques de gondole ?

Mon type de femme : celle qui ne perd pas son temps à lire les journaux et préfère prendre de mes nouvelles le soir sous la couette. 

Je suis retombé par hasard sur la photo du film qui illustrait en noir et blanc un livre sur le cinéma nordique, volé à 20 ans pour cette seule image, celle d'un garçon torse-nu, se recoiffant, la taille ceinturée par les mains de sa petite amie. Je n'ai je pense pas lu le livre ni vu le film, mais viens de retrouver le titre de celui-ci – l'ai-je jamais su ? – : Le Péché suédois.

Je promets la plus grande honnêteté sur tout ce que je me promets de vous cacher.

Au détour d'un rayon de la librairie, en pile sur une table, trônait le livre le plus stupéfiant qu'il m'ait été donné de voir. Illustré à la façon d'un vulgaire bouquin pour enfants de contrebande, Mon Journal d'insomnie propose « des histoires, des contes, des vers, des idées et des pages où coucher vos pensées ». Je n'ai pu m'empêcher de feuilleter cette ultime parade cynique de l'industrie du divertissement et de la mort. Mais l'ai refermée comme j'apercevais une sorte de poème sur le scorpion. Les premières lignes affirmaient que ce n'était pas le genre d’animal qu’on aimerait rencontrer au beau milieu de la nuit mais qu'il s'agissait pourtant d'un joli spectacle, son exosquelette devenant fluorescent quand il se voit exposé aux rayons ultraviolets. Voilà le genre d'inepties que l'on trouve dans cette marchandisation de nos angoisses et divagations nocturnes. Le scorpion étant mon signe astrologique, j'affirme sans ambages que le spectacle de mes errances ténébreuses est des plus pitoyables et qu'il ne me viendrait jamais à l'idée de demander à quiconque d'y assister.

Mon type de femme : celle qui ne me proposera jamais d'aller courir dans les bois à l'heure de l'apéro. Ni à une autre.

Je me demande encore ce qui peut bien ne pas vous avoir intéressé en moi et par quel singulier concours de circonstances vous n'avez même jamais appris mon existence ni cherché à me rencontrer.

Charles Brun, C'est déjà ça

via Peteski

lundi 20 novembre 2017

Pas le moindre contact


- A qui pensez-vous quand vous écrivez ?
- C'est évidemment une question complètement idiote.
- Enfin, peut-être pas si idiote. Est-ce que vous pensez à quelqu'un contre qui vous êtes en rage, ou quelques fois aussi à quelqu'un qui vous comprend ?
- Je ne pense à aucun lecteur, parce que ça ne m'intéresse pas de savoir qui lit ça. Je prends plaisir à écrire, ça me suffit. On veut bien sûr faire toujours des choses meilleures, plus réfléchies, c'est tout, comme un danseur veut toujours mieux danser, mais ça se fait tout seul, parce que tout le monde, quelle que soit l'activité, arrive par la répétition obligatoirement à une perfection, c'est exactement la même chose chez un joueur de ping-pong que chez un cavalier, chez un écrivain, chez un nageur, une bonne ou une femme de ménage. Au bout de cinq ans, elle fera mieux le ménage que le premier jour où elle cassait tout et où elle faisait moins de ménage que de dégâts.
- Mais, est-ce qu'écrire, ce n'est pas toujours rechercher un contact ?
- Je ne veux pas le moindre contact. Quand est-ce que j'ai voulu le contact ? Au contraire, je l'ai toujours refusé quand quelqu'un le recherchait. Les lettres, de toute façon, je les jette toutes au panier, parce que rien que techniquement, il n'est pas possible de mettre le doigt dans l'engrenage, sinon il faudrait que je fasse comme tous ces écrivains de trottoir qui entretiennent deux secrétaires et lèchent le cul du moindre imbécile avec leurs petites lettres. Ça, je le refuse d'entrée, parce que je ne peux pas, ce n'est pas possible, je recevrais deux ou trois lettres par jour et au bout de quatre mois je serais asphyxié. C'est pourquoi je commence par ne pas mettre le doigt dans cet engrenage, et je n'ai d'ailleurs pas de goût pour ça. Je veux que mon travail soit imprimé, qu'un livre sorte, et pour moi l'affaire est classée. Je le mets dans mon armoire, comme ça il ne se perd pas et en plus c'est très joli. J'écris mes trucs sur un papier à lettres qui boit, très moche, très bon marché, et le passage à une mise  en page comme ça m'est très désagrable, et ensuite l'éditeur m'envoie de l'argent tous les mois et toute l'histoire est classée.
André Müller, Entretien avec Thomas Bernhard, trad. Claude Porcell

dimanche 19 novembre 2017

Avec Brassens

Quelques heures en compagnie de Georges Brassens, c'est ce que les archives de la France culture nous proposaient cette semaine. En 1979, le créateur du Gorille compte 58 balais, et se pliant à l'exercice, conte son parcours, ses influences, évoque les amis, la poésie...  C'est en deux parties, et ça nous semble bien court. Le grand Georges disparaitra deux ans plus tard.








vendredi 17 novembre 2017

Je pense à autre chose

Lorsque deux personnes se retrouvent seules, mettons enlacées, et que s'installe entre elles un silence agréable, tellement chaleureux qu'elles ne seraient pas opposées à le voir durer éternellement, il arrive que l'une d'elles demande sans raison : « A quoi penses-tu ? » Et soudain, tout sonne faux, s'étiole, mettant à mal la tranquillité. C'était un beau silence, mais il a disparu à jamais. Et nous savons alors qu'un moment parfait vient de prendre fin et qu'un autre débute, dont nous ignorons tout, tout en sachant que ce sera moins bien. Certaines questions, sans en avoir l'air, ouvrent un véritable gouffre et accablent l'autre, même lorsqu'il s'agit de l'être aimé. Censée rendre les liens plus étroits, ou le silence moins ennuyeux, la question désintègre la paix. Ce n'est pas plus difficile, ou plus facile, que lorsqu'on vous demande : « Tu sors, ce soir ?​ » ou « Que penses-tu du structuralisme ? ​͏» Il est des zones intimes qu'il ne faut jamais parcourir si ce n'est seul.
Si nous sommes extrêmement sincères, nous pouvons répondre que nous ne pensions à rien. La journée est pleine de ces moments où l'on se contente d'incarner l'absence, imitant en cela un mur. Dans ces moments de la journée, nous sommes pareils à des objets. Mais, après tout, la franchise n'est-elle pas une superstition dont il ne faut en aucun cas abuser ? Il est probable qu'alors nous répondions toujours que nous ne pensions à rien. Entre ces périodes d'absence et les éclairs de lucidité dont chacun de nous peut faire preuve, se glissent également des intervalles au cours desquels nous sommes traversés de pensées inavouables. Et il est alors impossible de les dire à haute voix, même en étant seul.
A la fin de l'été, j'étais avec une amie et nous évoquions cet instant où deux amants s'abandonnent, où l'un par exemple retire les cheveux du visage de l'autre, dans un silence divin, et soudain voilà qu'éclate la question. Cela lui était arrivé récemment. Elle sortait avec ce type depuis quatre mois, ils étaient seuls, à la maison, affalés sur le canapé, et venaient d'éteindre la télévision après avoir regardé un épisode de Better call Saul, lorsqu'il demanda : « A quoi penses-tu ? »
Mon amie estime qu'il s'agit d'une question très intime, bien au-delà de ce que l'on entend habituellement par question intime. Elle fut sur le point de répondre, car c'était presque vrai : « Je pensais à un homme que j'ai vu hier au musée Thyssen et dont j'imaginais parfaitement pouvoir tomber amoureuse pour les vingt prochaines années. Je me suis approchée de lui pour voir ses mains, connaître l'odeur de son corps. Il était extrêmement séduisant, bien plus que ce que tu pourrais jamais espérer être, et à ma grande surprise il m'a adressé la parole. Je me suis alors souvenue de Pulsions de Brian De Palma, lorsque Angie Dickinson parcourt le Metropolitan de New York et remarque un homme aux lunettes noires. Ils entament un jeu de séduction à distance, fait d'apparitions et de disparitions à travers le musée. Lorsqu'elle croit l'avoir perdu de vue, Dickinson quitte le bâtiment et découvre l'homme dans un taxi, qui l'attend. Elle s'y engouffre et ils font l'amour sur la banquette arrière. J'ai alors désiré qu'il m'arrive quelque chose de semblable. Voilà à quoi je pensais, mon chéri. Et toi, à quoi penses-tu ? »
J'ai vraiment été chagriné de savoir que, finalement, mon amie n'avait pas répondu cela, surtout après avoir appris que quelques jours plus tard, son histoire avec ce type prenait fin pour toujours. Mais j'imagine que c'est le genre de situation dans laquelle la vérité est quasiment immorale. Dans un chapitre de Compagnie K de William March, un capitaine charge un soldat d'écrire les lettres de condoléances destinées aux familles des soldats morts. Après une trentaine de lettres, il décide d'en écrire au moins une qui traduise la vérité : « Madame, votre fils est mort inutilement dans le bois de Belleau. Vous serez certainement curieuse de savoir qu'au moment de sa mort, il était infesté de bêtes et affaibli par la diarrhée. Ses pieds étaient enflés et pourris, et il puait. Sa vie était celle d'un animal effrayé, souffrant du froid et de la faim. Le 6 juin, lorsqu'il fut atteint par la mitraille, il connut de terribles douleurs et agonisa longuement. Trois heures faites de cris et d'injures. Il ne pouvait se raccrocher à rien : il avait compris depuis longtemps déjà que ce que vous-même, sa propre mère, qui l'aimiez tant, lui aviez appris à croire, moyennant de vains substantifs tels que horreur, courage et patriotisme, n'était rien qu'un énorme mensonge... »

Juan Tallón, ¿En qué piensas?, chronique Restez bourrés,
publiée dans El Progreso, traduction maison

Commencement

Je suis dans la chambre de ma mère. C’est moi qui y vis maintenant. Je ne sais pas comment j’y suis arrivé. Dans une ambulance peut-être, un véhicule quelconque certainement. On m’a aidé. Seul je ne serais pas arrivé. Cet homme qui vient chaque semaine, c’est grâce à lui peut-être que je suis ici. Il dit que non. Il me donne un peu d’argent et enlève les feuilles. Tant de feuilles, tant d’argent. Oui, je travaille maintenant, un peu comme autrefois, seulement je ne sais plus travailler. Cela n’a pas d’importance, paraît-il. Moi je voudrais maintenant parler des choses qui me restent, faire mes adieux, finir de mourir. Ils ne veulent pas. Oui, ils sont plusieurs, paraît-il. Mais c’est toujours le même qui vient. Vous ferez ça plus tard, dit-il. Bon. Je n’ai plus beaucoup de volonté, voyez-vous. Quand il vient chercher les nouvelles feuilles il rapporte celles de la semaine précédente. Elles sont marquées de signes que je ne comprends pas. D’ailleurs je ne les relis pas. Quand je n’ai rien fait il ne me donne rien, il me gronde. Cependant je ne travaille pas pour l’argent. Pour quoi alors ? Je ne sais pas. Je ne sais pas grand’chose, franchement. La mort de ma mère, par exemple. Était-elle déjà morte à mon arrivée ? Ou n’est-elle morte que plus tard ? Je veux dire morte à enterrer. Je ne sais pas. Peut-être ne l’a-t-on pas enterrée encore. Quoi qu’il en soit, c’est moi qui ai sa chambre. Je couche dans son lit. Je fais dans son vase. J’ai pris sa place. Je dois lui ressembler de plus en plus. Il ne me manque plus qu’un fils. J’en ai un quelque part peut-être. Mais je ne crois pas. Il serait vieux maintenant, presque autant que moi. C’était une petite boniche. Ce n’était pas le vrai amour. Le vrai amour était dans une autre. Vous allez voir. Voilà que j’ai encore oublié son nom. Il me semble quelquefois que j’ai même connu mon fils, que je me suis occupé de lui. Puis je me dis que c’est impossible. Il est impossible que j’aie pu m’occuper de quelqu’un. J’ai oublié l’orthographe aussi, et la moitié des mots. Cela n’a pas d’importance, paraît-il. Je veux bien. C’est un drôle de type, celui qui vient me voir. C’est tous les dimanches qu’il vient, paraît-il. Il n’est pas libre les autres jours. Il a toujours soif. C’est lui qui m’a dit que j’avais mal commencé, qu’il fallait commencer autrement. Moi je veux bien. J’avais commencé au commencement, figurez-vous, comme un vieux con. Voici mon commencement à moi. Ils vont quand même le garder, si j’ai bien compris. Je me suis donné du mal. Le voici. Il m’a donné beaucoup de mal. C’était le commencement, vous comprenez. Tandis que c’est presque la fin, à présent. C’est mieux, ce que je fais à présent ? Je ne sais pas. La question n’est pas là. Voici mon commencement à moi. Ça doit signifier quelque chose, puisqu’ils le gardent. Le voici.

Samuel Beckett, Molloy, 1951





jeudi 16 novembre 2017

Sans chichis


Nous, avec Georges, on se voyait généralement le soir, avant la fermeture des baraques. Mais pas longtemps. On avait juste le temps de se bécoter un peu. Ou alors, des fois, dans la journée, quand il avait bien envie de moi, on combinait quelque chose pour se voir dans les douches. Pendant le travail, elles étaient désertes. Il fallait simplement s'aranger pour faire ça entre deux rondes. Lui, il pouvait prétexter n'importe quoi pour y venir. Des lampes à changer ou des fils à revoir, par exemple. Moi, je devais ruser. C'était pas toujours facile. Je disais que j'avais envie de vomir ou mal au ventre et je demandais à aller aux cabinets. Les cabinets étaient justement tout à côté des douches. Mais il fallait faire vite. On nous donnait tout juste dix minutes dans ces cas-là, et encore, on nous les retenait sur notre salaire parce qu'on était payé à l'heure et qu'on devait assurer une certaine production. Pas le temps de faire des chichis ni de s'attarder aux fantaisies. 
On a manqué de se faire pincer plus de vingt fois. Ça a tenu à des riens, certains jours. C'était pas tellement déplaisant, d'ailleurs, cette sensation. J'aimais bien ça. Le danger me coupait les jambes, et en même temps, ça m'excitait. Total, je ne pouvais même pas me laver. Et c'est pour ça que j'ai fini par être grosse.

Raymond Guérin, La Peau dure, 1948, rééd. Finitude, 2017

mardi 14 novembre 2017

Désinscriptions félines


Ces derniers temps, il m'arrive de me sentir perdu et de me mettre étrangement à espérer. 
J'étais de nouveau invité à une remise de prix de cinéma par une amie comédienne dont je trouvais la tenue ridicule. On m'avait placé derrière une vitre. N'en pouvant plus de tout ce cirque, je regagnais la sortie avant de m'apercevoir que j'avais oublié des affaires, dont mon téléphone. J'informais la préposée de l'accueil de mon passage obligé par les vestiaires. Cette femme, que je connaissais d'ailleurs, mais je ne sais d'où et qui n'avait de toute manière rien à faire à cette place, jetait un œil à mon badge d'accréditation. Il avait la taille d'un timbre-poste. Elle m'interdisait sans hésitation l'accès aux vestiaires et me demandait de patienter dans un coin. Où je tombais dans l'oubli. La cérémonie prit fin, la foule sur son 31 envahissait les couloirs, le mouvement m'emportait. Soudain, je vis passer ma chérie qui, malgré ses lunettes, ne m'avait pas remarqué. Elle cherchait quelqu'un d'autre, une amie ou un amant. Lorsque je l'interpellai, j'obervais sur son visage l'indifférence prendre le dessus sur la surprise. Elle m'abandonna de l'autre côté de la porte qui menait aux escaliers. C'est alors que je réalisais avoir oublié le téléphone à la maison, comme cela m'arrive très souvent. J'ignore s'il faut donner à ce rêve une signification sexuelle particulière.
Mon type de femme : celle qui n'a jamais pensé à poser en string dos à une glace pour faire un selfie.
- Je te préviens : si un jour tu me quittes, je porterai plainte pour harcèlement.
- Qu'est-ce que tu racontes ? Si je te quitte, il me sera difficile de te harceler. De plus, tu connaîtras d'autres hommes, tu m'oublieras…
- Mais non, justement. Tu ne comprends pas : après toi, dès qu'un homme me fera l'amour, mal, je me sentirai déshonorée et le souvenir de tes performances sexuelles me harcèlera. Je t'en voudrai à mort.
- Tu déconnes ?
- Mais oui.
Embrasse-moi, idiot !
- Tu ne veux pas plutôt
un verre ?
Lorsque, au cours d'une conversation, je suis amené à me justifier, je me vois toujours comme l'un de ces avocats sans scrupules prêts à défendre la pire des crapules.

J'ai remarqué qu'à la lecture d'un livre décevant, j'oublie immédiatement ce que je lis, le malaise que provoque par exemple un style mal torché, j'efface ma colère, vais jusqu'au bout, impatient de découvrir ne serait-ce qu'une belle tournure, une phrase que je ne peux trouver que là, même si je sais que je ne connaîtrai ce moment de bonheur qu'en refermant une bonne fois pour toutes ce machin.

Mon type de femme : celle qui me laisse la liberté de ne pas dormir. 
A la radio l'autre jour, j'entendais une chercheuse énumérer les catastrophes sociales, politiques, écologiques vers lesquelles nous nous nous dirigeons joyeusement, soulignant que tout était lié. Effondré, j'ai ouvert une bouteille. Il était hors de question de me sentir lié à qui ou à quoi que ce soit.

Mon type de femme : celle qui n'étale pas sa honte lorsque je pleure.

Quand j'étais plus jeune, je trouvais toujours dans mes poches un carnet et un stylo. J'y notais des idées, des rêves, des bribes de conversation attrapées au vol dans un café ou dans le métro, des pensées définitives sur la vie et l'amour. Avec l'âge, ça a changé. Je suis prêt à continuer ce petit jeu prétentieux, entretenir cette illusion orgueilleuse. J'achète toujours de quoi écrire. Malheureusement, plus rien ni personne ne m'inspire ou me fait rêver. Pas même moi.

Le jour où je me suis pour la première fois retrouvé sur un tournage, j'ai connu ma plus grande désillusion. Je me faisais une joie de passer des heures en compagnie de cinéphiles, de parler cinéma des jours durant. Je me suis rapidement aperçu que tout le monde se foutait de ce qui se fabriquait là. Un technicien qui ne se gênait nullement pour se moquer du metteur en scène et de la production me confia que chaque membre de l'équipe était là pour draguer et faire ses heures. Draguer, je comprenais. Mais toute la nuit, j'ai essayé de comprendre ce qu'étaient les heures d'un film. Le lendemain, je démissionais.
Mon type de femme : celle qui, malgré le manque d'éclat et de fortune de nos années communes, rêve encore d'un week-end à la mer.
Au fond du trou, j'ai trouvé un psy étonnant. Sans cesse, il tente de me remonter le moral, m'appelle entre deux séances pour prendre des nouvelles, me soutient dans mon travail, dégommant tous mes doutes. Il m'a même invité à un spectacle d'une troupe de comédiens amateurs dont il est membre. Ce fut une belle soirée. Malgré la singularité de mon analyste, je sens que je vais mieux. Or, hier, à l'heure de mon rendez-vous, le cabinet était fermé. Sans autre indication. Au comptoir du bar dans lequel je me rends toujours après le divan, j'ai machinalement feuilleté le journal local et découvert la terrible vérité. Tout n'avait été que supercherie, une comédie montée uniquement afin de me soutirer de l'argent : ce charlatan s'est pendu dimanche dernier.

Mon type de femme : celle qui me demande quelles boucles d'oreille porter en croyant que je peux encore être d'un quelconque conseil.

Il était roulé en boule sur le canapé quand j'ai allumé dans le salon. Je l'ai parfaitement entendu songer : encore ce con d'insomniaque avec son ordinateur ! Mais quand cessera-t-il, bon sang, de se prendre pour un écrivain ? Je suis remonté me coucher tandis qu'il ricanait dans mon dos en faisant ses griffes sur un coussin.

Charles Brun, Comme d'habitude

jeudi 9 novembre 2017

Une belle paire de Robert


Giraud, justement. Le Dilettante a eu la bonne idée de rééditer ces jours-ci son Vin des rues de 1955, lequel avait connu une réimpression chez Stock dans les années 2000, dans une collection dirigée par Philippe Claudel et nommée  attention Ecrivins (chez qui fut tout de même publiée l'excellente biographie du journaliste-chroniqueur-bouquiniste, Monsieur Bob par Olivier Bailly, rangé des voitures depuis). L'avantage avec cette nouvelle vie donnée au Vin de Giraud, c'est qu'on perd la préface du cinéaste de Tous les soleils pour retrouver celle de l'ami Doisneau – mais pas ses photos, malheureusement, qui accompagnaient un tirage chez Denoël dans les années 80. Les Robert faisaient en effet la paire, comme on le sait, l'un introduisant l'autre auprès des types les plus bizarroïdes, et le deuxième, qui n'était pas le dernier pour lever le coude, immortalisant des tronches et des ambiances pour ceux qui ne savent pas lire et pour tous les futurs nostalgiques du noir et blanc populaire. On y retrouve également le chapitre Carrefour Buci, viré de l'édition originale, et qui cuvait en Suisse au Dilettante. On trinque donc à cette bonne nouvelle. Et on laisse la parole à l'autre Robert :
En traînant la savate sur les quais, en reniflant l’odeur de céleri des Halles, en perdant ses nuits dans les bistrots de Maubert, Giraud peut vous raconter un Paris que vous ne pouvez pas connaître. Mais ne vous y trompez pas, Giraud n’est pas un montreur de monstres. L’essentiel, le merveilleux de ce livre, c’est que des acteurs écorchés par la nuit jouent sur des motifs vieux comme le beau monde : l’amour, l’argent, l’honneur. Il y a là-dedans un monde fou qui rêve tout haut ; et savez-vous que tout cela est vrai ?

Robert Giraud, Le Vin des rues, Le Dilettante, 2017, 19€

mercredi 8 novembre 2017

Mort d'un héros

Patrice Molinard

Ça me fait drôle. Je viens d'apprendre la mort d'un personnage de ce blogue. Plus exactement, la mort d'un homme qui était à l'origine d'un texte publié ici. Je ne sais plus ce que j'avais écrit d'après lui. Ni le titre du texte. Je me souviens l'avoir fait parler de musique. Et de son chien. Plus exactement du chien de sa soeur. Elle le lui avait donné pour qu'il lui tienne compagnie. C'est grâce au chien que des voisins ont retrouvé le corps de cet homme mort dans la discrète solitude d'un appartement à loyer modéré. Il n'avait pas 60 ans. Je le connaissais à peine. Il m'arrive souvent de partir d'un détail, de ce que je peux percevoir de ma place. D'une phrase, d'un geste, une grimace. Et tout débarque sans crier gare entre doigts et clavier trop lents et bien maladroits pour transcrire le bordel de ma tête. J'avais improvisé une vie de papier, ou plutôt d'écran, à ce type en prenant avec lui quelques verres à un comptoir de pacotille. Il ressemblait comme deux gouttes de pinard à l'homme à lunettes de la photo de Patrice Molinard en couverture de Paris insolite, le livre formidable de Jean-Paul Clébert, un collègue de Robert Giraud... Forcément, je pense aux autres. Ceux que j'ai pareillement traités, et dont je n'apprendrai certainement jamais la disparition. A leur vie, je lèverai un verre ce soir au bar.

Espoir déçu


Lola Álvarez Bravo via la hoja de arena

A Ayzbach, une femme a été battue à mort par son mari, parce que, dans l'incendie de leur maison, elle avait sauvé, en plus d'elle-même, l'un de ses deux enfants, mais à son avis à lui, pas le bon. Elle n'avait pas sauvé le fils de huit ans, pour lequel il avait de grands projets, mais la fille, que l'homme n'aimait pas. Quand, au tribunal cantonnal de Wels, on a demandé à l'homme quels projets il faisait pour son fils, qui a été carbonisé dans l'incendie, l'homme a répondu qu'il voulait en faire un anarchiste et un massacreur qui aurait détruit la dictature, et donc l'Etat.

Thomas Bernhard, L'Imitateur, trad. Jean-Claude Hémery

mardi 7 novembre 2017

Plus qu'assez



Un père de famille qui, pendant des années, avait été connu et apprécié pour son sens exceptionnel de la famille et qui, un samedi après-midi, par un temps anormalement lourd il est vrai, avait tué quatre de ses six enfants, s'est justifié devant le tribunal en déclarant que, tout d'un coup, les enfants, il en avait eu plus qu'assez.

Thomas Bernhard, L'Imitateur, trad. Jean-Claude Hémery

lundi 6 novembre 2017

Parlez-moi de la nature !

Max Dupain


– Ils nous ont donné du mauvais charbon, dit le mécanicien, c'est la deuxième fois que nous devons nous arrêter pour faire de la vapeur. 
– Alors, vous peignez toujours, monsieur Knize ? demanda M. Hubicka.
– Toujours, acquiesça le mécanicien. Pour le moment, je peins la mer (…)
Moi, j'étais sur le quai et je regardais le chef de train et son équipe et le chauffeur, et je compris aussitôt que s'ils s'étaient arrêtés, c'était uniquement pour rencontrer M. Hubicka, pour voir si oui ou non ça se lisait sur son visage, ce qu'on racontait, qu'il avait retroussé la jupe de la télégraphiste pendant le service de nuit et lui avait marqué les fesses avec le tampon de la gare.
– La mer, dit le mécanicien – et il continuait de regarder M. Hubicka avec des yeux pleins d'admiration –, j'agrandis la mer d'après une carte postale. 
– Vous ne préférez pas peindre d'après nature ? demanda M. Hubicka.
– La nature, ne m'en parlez pas ! Ça remue trop, la nature, s'écria le mécanicien, et il rit et se tourna vers le wagon de service et cligna des yeux, tout le monde éclata de rire. Si je peignais d'après nature, il faudrait que je fasse tout plus petit. La nature, je m'y suis laissé prendre une fois, et ça me suffit ! J'ai emprunté un renard empaillé à l'école et je l'ai enfoui dans la forêt, au milieu du feuillage, et j'avais à peine commencé à dessiner, deux chiens sont arrivés et l'ont déchiqueté, le renard. Trois cent couronnes. Parlez-moi de la nature !

Bohumil Hrabal, Trains étroitement surveillés,
trad. François Kérel

vendredi 3 novembre 2017

jeudi 2 novembre 2017

Avec ses millions d'enfants


Andrés Cañal

Dans des milliers de berceaux des milliers de bouches pompent des sucettes, sur des lits des milliers de bouches pompent des sexes, des milliers d'enfants naissent, des milliers d'enfants meurent de faim, des milliers de grands enfants souffrent dans les hôpitaux. Des milliers de poitrines tombent sous la mitraille, des milliers d'êtres retournent à la terre, la Terre tourne avec ses millions d'enfants, ses milliards d'hommes et de femmes… Des corps dans des mines, des usines, dans des soutes et des casernes, dans des prisons et dans des comptes courants. Des corps qui se lèvent, qui se lavent, qui boivent, entassés dans le métro, dans le tram, qui s'engouffrent dans des ateliers, des banques, des vies qui s'annulent dans les moyens d'existence de vies qui n'existent pas. Des millions de mains qui lessivent, qui pansent des plaies, qui tuent, qui prient, qui caressent, qui font du pain, qui se dressent vers le ciel, qui fouillent la terre, qui ensevelissent les morts…

Gaston Criel, L'Os quotidien, 1987,
rééd. Les éditions du sonneur, 2017