samedi 29 avril 2017

Dans le fauteuil à oreilles

Sepp Dreissinger

Nous croyons que nous avons vingt ans et agissons conformément à cette croyance, mais en réalité nous en avons plus de cinquante et nous sommes totalement épuisés, pensais-je, nous nous traitons comme si nous avions vingt ans et nous nous démolissons, et nous traitons aussi les autres comme si nous avions vingt ans, mais nous en avons cinquante et ne supportons en réalité plus rien du tout, et oublions aussi que nous avons un mal, plusieurs, de nombreux maux ensemble, comme qui dirait des maladies mortelles, avec lesquelles nous existons évidemment depuis fort longtemps déjà, mais le fait est que nous ignorons cela et ne le tenons pas du tout pour vrai, alors que c'est toujours là, constamment, pendant toute notre vie, et que cela nous tuera un beau jour, et nous nous traitons en définitive comme si nous avions encore les forces que nous avons eues il y a trente ans, alors que nous n'avons même plus une parcelle des forces d'il y a trente ans, de toutes ces forces, plus rien, pensais-je dans le fauteuil à oreilles. Car il y a trente ans, cela ne m'a rien fait de rester debout deux ou trois nuits d'affilée et de boire pratiquement sans arrêt, n'importe quoi, et de me produire comme machine à divertir, de faire comme on dit le boute-en-train pendant tout le tour du cadran, plusieurs nuits de suite, pour toutes sortes de gens qui ont tous été des amis à l'époque, cela ne m'a été préjudiciable en rien, et pendant de nombreuses années, comme je le pense maintenant, je ne suis effectivement rentré chez moi qu'à trois ou quatre heures du matin et ne me suis donc couché qu'aux premiers chants d'oiseaux, sans que cela m'ait causé le moindre préjudice.

Thomas Bernhard, Des arbres à abattre, Une irritation,
trad. Bernard Kreiss

vendredi 28 avril 2017

La mort aux trousses


Avis de vent fort sur nos épaules
ce soir
les températures restent assez fraîches
à la maison
des orages ne sont pas
à exclure
de tes yeux
ton silence tes mains
mon ventre
T'approcher pourrait susciter
une avalache de reproches
un ouragan d'indifférence
la dépression me gagne
passagèrement fort
molissant nord
nord-ouest
La mort mon amour
aux trousses
je rêve d'une côte ensoleillée
de poussées anticycloniques
à tes côtés
mais seules de hautes pressions
sont annoncées
ce soir
Temps instable entre nous
devant le feu
mer agitée à forte
houle honteuse
et rafales de mots supérieures 
aux vents de ta jalousie
Reste imperméable aux précipitations
de ton imagination
j'attendrai les yeux fermés
les éclaircies après le tsunami
Ne crois pas tout
ce que tu penses
aucun coup de foudre
à l'horizon
Rien de nouveau sous le soleil.

Charles Brun, Poésie urbaine, volume 2

Que faire ?

Derek Hudson via Historical times


jeudi 27 avril 2017

Haine




Ils se sont assemblés
De leurs petites vies qu’entend-on
leurs rires m’éclaboussent
Je passe
des mots poisseux s’attachent
et l’ennui m’asphyxie

On ne peut pas partir
On traîne tant de choses qu’on croit voir derrière soi
l’encrier bâille sur ma table
un bruit seul a glissé
contre le mur des espoirs rampent
Je me pétrifie

Où sauter
une crainte s’évapore
Le silence
puis une lettre s’insinue
Il faudrait arracher des nuages
S’en aller
Philippe Soupault




mardi 25 avril 2017

Les plus hautes récompenses


Les plus hautes récompenses m'étaient périodiquement décernées, mais, je ne sais comment, on s'arrangeait pour que les bénéfices de cette notoriété retombassent avec éclat sur d'autres dont la médiocrité n'avait pu les obtenir. On faisait même en sorte de ne pas m'allouer les sommes accompagnant ces distinctions et, pour justifiées qu'elles fussent, mes réclamations restaient sans écho, car rapidement l'habitude fut prise de ne faire réponse à aucune de mes lettres.

Louis Calaferte, Promenade dans un parc

lundi 24 avril 2017

Le salut d'entre les jours




`
à Pierre Vallières et Charles Gagnon

Je vous salue clandestins et militants, hommes
plus grands pour toujours que l'âge de vos juges

camarades,

votre pas dans les parages encore incertains
de ces jours de notre histoire où vous alliez
touchant le fond âpre, l'étendue panique
et l'abandon des nôtres par qui nous savons

camarades,

comme arbres avec un arbre, mur avec un mur
comme souffle dans le jour et nuit dans la nuit
parmi les révélations souterrraines de la colère
parmi le déferlement des compassions noueuses
avec la peur et l'angoisse tenues sous le regard
marqués par le scandale du dérisoire embrasement
de ceux qui changent la honte subie en dignité
et l'espérance a fini de n'être que l'espérance

camarades,

nombreux dans celui qui va seul au rendez-vous
avec notre nom et notre visage pour le monde
chacun dans chacun n'étant plus divisé en soi

Gaston Miron, L'Homme rapaillé

Fin de partis

Yves Pagès

Nous avons changé le visage de la vie politique française.
Emmanuel Cac 40


samedi 22 avril 2017

Passions irrationnelles




Le glissement spectaculaire de la vie politique et intellectuelle vers la droite en France au cours des trente dernières années s’est opéré principalement dans et autour du Parti socialiste. Ce qui se déroule sous nos yeux est l’aboutissement de ces processus. Qu’Emmanuel Macron ait été l’un des proches conseillers de François Hollande, puis son ministre de l’économie, et en tout cas l’un des inspirateurs de sa politique économique (la « Loi travail » dite « Loi El Khomri » était une version adoucie de celle qu’avait préparée Macron) constitue l’un des symptômes les plus éloquents de cette dérive droitière. Macron est en quelque sorte la créature monstrueuse qu’a engendrée le long compagnonnage de cette gauche de droite et des milieux de la haute technocratie d’Etat, de la banque et de la finance. Que les hiérarques du Parti socialiste aient été si nombreux à se rallier à sa candidature, ouvertement ou discrètement, nous renseigne amplement, hélas, sur ce qu’ils étaient devenus, et sur ce qu’était devenu leur parti. Si le candidat officiel de ce parti leur a paru trop à gauche, c’est parce qu’il avait le grand tort d’être de gauche et d'avancer des idées fidèles aux exigences minimales d’un projet de gauche.
Et voici donc, aujourd’hui, que toutes les puissances – politiques, économiques, médiatiques ‒ qui ont promu ces politiques économiques et anti-sociales dont nous avons sous les yeux les résultats effarants, mènent activement campagne en faveur du candidat technocrate-banquier d’affaires qui leur plaît tant, parce qu’il leur ressemble tant (l’affinité des habitus et des intérêts fait des miracles qu’aucun orchestrateur diabolique n’aurait su accomplir) et qui annonce qu’il va non seulement poursuivre, mais accentuer ce qui nous a menés à la situation dans laquelle nous nous trouvons. Et afin que toutes ces mesures jugées par lui – par eux – « nécessaires », c’est-à-dire tout ce qui va contribuer à démanteler plus avant ce qui reste du welfare state, soient adoptées plus rapidement, il déclare qu’il procédera par « ordonnances », c’est-à-dire par décrets, sans passer par la délibération parlementaire (qu’aurait-on entendu si c’était Jean-Luc Mélenchon qui avait tenu de tels propos : anti-démocrate, autoritaire, dictatorial…). On imagine alors comment seront traités ceux qui oseront descendre dans la rue pour manifester contre les mesures imposées dans de telles conditions. Nous en avons eu un avant-goût avec Monsieur Valls. Les gaz lacrymogènes nous attendent. Et les grenades de désencerclement.
En réalité, ce que l’on nous propose, c’est d’accepter la mise en place d’une gouvernementalité technocratique, dans laquelle les « experts » décideront, au nom d’une « rationalité » dont ils seraient les seuls détenteurs, tout nourris qu’ils sont de leur « science » incontestable (l’économie dans sa version ultra-néolibérale), en matraquant, dans tous les sens du terme, les masses récalcitrantes qu’ils accuseront d’être gouvernées par leurs « passions irrationnelles » et d’être attardées dans leur refus de la « modernisation »...
Didier Eribon, texte à lire dans son intégralité ici

Mille nuances de tendresse





Ensuite elle a pris son bain. Je me suis assis à côté de sa baignoire. C’est vrai ce que je lui ai dit des mille nuances de tendresse que me font éprouver certaines de ses façons de me faire plaisir, de se montrer tendre elle-même. Pour la première fois de ma vie, je trouve une femme à qui pouvoir parler de cette sorte. J’ai même fini par tourner cela en plaisanterie, en disant qu’il m’arrivera peut-être, moi qui ai toujours célébré uniquement le derrière, de tomber dans l’amour platonique, en quoi m’aidera la nature un jour en me supprimant tous moyens.
Paul Léautaud, Journal particulier 1935

vendredi 21 avril 2017

S'en servir


Gerda Taro via Fine Print Reader

...c’est au total un curieux paradoxe qui fait se rejoindre la croyance la plus naïve en l’élection et son rejet le plus radical, l’un et l’autre ayant d’une certaine manière en partage d’avoir incorporé la dépossession passive qui accompagnerait nécessairement le mandat voté. Mais où est-il écrit que l’activité politique s’arrête après l’élection ? Si c’était effectivement le cas, on ne pourrait qu’accorder au sceptique son désintérêt de principe. Mais ça ne l’est pas, en tout cas pas nécessairement. Un second paradoxe, déduit du précédent, veut alors qu’il y ait quelque chose à faire d’une élection même par la critique radicale de l’élection. Non pas s’en contenter bien sûr : s’en servir...

Frédéric Lordon, Les fenêtres de l'histoire,
à lire ici dans son intégralité

jeudi 20 avril 2017

Sous l'arc du ciel



Y eut-il un temps où les danseurs et leurs violons
Dans les cirques d'enfants pouvaient calmer les chagrins ?
Il y eut un temps où ils pouvaient pleurer sur les livres
Mais le temps leur a lancé son asticot aux trousses.
Sous l'arc du ciel ils sont en danger.
Mieux vaut ne jamais savoir de quoi la vie est faite
Sous les présages du ciel, ceux qui n'ont pas de bras
Ont seuls les mains propres, et, comme l'âme sans cœur
Est seule indemne, c'est l'aveugle qui voit le mieux.

Dylan Thomas, in Ce monde est mon partage et mon démon,
trad. Patrick Reumaux

A deux pattes


En Marche !

— …Tu ne connais pas l'histoire des élections ?
— Non, je ne lis jamais les journaux.
— Celle-là n’était pas dans les journaux. C’est quelqu’un qui me l’a racontée.
— Alors je t’écoute.
— Eh bien ! Cela s’est passé il y a quelque temps dans un petit village de Basse-Égypte, pendant les élections pour le maire. Quand les employés du gouvernement ouvrirent les ruines, ils s’aperçurent que la majorité des bulletins de vote portaient le nom de Barghout. Les employés du gouvernement ne connaissaient pas ce nom-là ; il n’était sur la liste d’aucun parti. Affolés, ils allèrent aux renseignements et furent sidérés d’apprendre que Barghout était le nom d’un âne très estimé pour sa sagesse dans tout le village. Presque tous les habitants avaient voté pour lui. Qu’est-ce que tu penses de cette histoire ?
Gohar respira avec allégresse ; il était ravi. « Ils sont ignorants et illettrés, pensa-t-il, pourtant ils viennent de faire la chose la plus intelligente que le monde ait connue depuis qu’il y a des élections. » Le comportement de ces paysans perdus au fond de leur village était le témoignage réconfortant sans lequel la vie deviendrait impossible. Gohar était anéanti d’admiration. La nature de sa joie était si pénétrante qu’il resta un moment épouvanté à regarder le mendiant. Un milan vint se poser sur la chaussée, à quelques pas d’eux, fureta du bec à la recherche de quelque pourriture, ne trouva rien et reprit son vol.
— Admirable ! s’exclama Gohar. Et comment se termine l’histoire ?
— Certainement il ne fut pas élu. Tu penses bien, un âne à quatre pattes ! Ce qu’ils voulaient, en haut lieu, c’était un âne à deux pattes.

Albert Cossery, Mendiants et orgueilleux, 1955

mercredi 19 avril 2017

Poison


Un velléitaire de la violence. Tous ceux auxquels je n'ai pas cassé la gueule sont autant de reproches que je me fais et qui empoisonnent mon existence.

Cioran

Pour une Europe sociale

Ce petit montage n'est pas nouveau mais il est plus que jamais d'actualité et fera peut-être réfléchir les quelques égarés de l'isoloir dimanche prochain...


mardi 18 avril 2017

Donnée biographique


Hans W. Silvester



Lorsque je suis à Madrid
les cafards de chez moi protestent parce que je lis la nuit
La lumière ne les encourage pas à sortir de leurs cachettes,
et ils perdent ainsi l'occasion de se balader dans
ma chambre
lieu pour lequel

‒ pour d'obscures raisons –
ils se sentent irrésistiblement attirés.
Ils entendent aujourd'hui déposer plainte
devant le président de la république
et je me demande
Mais dans quel pays s'imaginent-ils vivre ?
Ces cafards ne lisent pas les journaux.

Ce qui leur plaît c'est que je m'enivre
et danse le tango jusqu'à l'aube,
pour ainsi effectuer sans risque aucun
leur ronde incessante et absurde, à l'aveugle,
sur les larges tomettes de mon alcôve.

Il m'arrive parfois de les satisfaire,
non que je tienne compte de leurs désirs,
mais je me sens irrésistiblement attiré,
pour d'obscures raisons,
par certains lieux très mal éclairés,
dans lesquels je m'attarde sans plan précis,
attendant que le soleil naissant annonce une nouvelle journée.

Et lorsque de retour à la maison,
j'aperçois dans le couloir leurs petits
corps s'échapper,
maladroits et effrayés,
vers les sombres fissures qu'ils habitent,

je leur souhaite bonne nuit à contre-temps,
‒ mais de tout coeur, sincèrement ‒
reconnaissant en moi leur incertitude,
leur importunité,
leur photophobie,
et bien d'autres tendances et comportements
qui ‒ je regrette de le dire ‒
ne plaident pas vraiment en faveur de ces orthoptères.



Ángel González, trad. maison







Champagne et confettis

Imogen Cunningham via Flash of god


J'ai échoué
sur cette plage désertée
comme sur tous les points
essoufflé
mon livre à la main
une bouteille de champagne
à moitié pleine
une tranche de pain
complet rance
un sachet de confettis dépareillés
et une carte postale délavée
du sud de l'Espagne
je la placerai au-dessus de la tête
sous les nuages
ces quelques maigres brindilles
me tiendront chaud
un temps
pas jusqu'au bout
ne tarde pas trop
je ne te ferai pas un numéro
j'ai déjà mal un peu partout
promis nous ferons la fête et
danserons déchaînés enivrés 
bercés
par l'impétueux silence de l'océan.

Charles Brun

lundi 17 avril 2017

Le refus de parvenir


De temps en temps, une villa entourée d'une grille, les volets clos, apparaissait sur un côté de la route. Toute une humanité vivait là en permanence, insipide et fière dans sa retraite. Serag se demandait ce qu'ils pouvaient comploter entre ces murs, enfouis dans leur vie mesquine comme des rats au fond de leur trou. Quelle dérisoire abjection ! Et c'était ainsi partout autour de lui. Est-ce qu'il ne sortirait jamais de cette immense duperie, de cette fange stagnante ? Il devait bien exister quelque part un monde composé de vivants et non de cadavres pétrifiés. Mais où était-il ce monde ?


C'est Rodolphe Christin qui cite Albert Cossery (Les Fainéants de la vallée fertile, 1948), dans son excellent ouvrage Le Désert des ambitions, avec Albert Cossery, publié cette année par les non moins excellentes éditions de l'Echappée. Essai en deux parties autour de la conception de l'existence de l'auteur égyptien – qui refusa la Légion d'honneur en 2008 –, les préceptes tirés de son œuvre, une réflexion sur nos sociétés soumises au sortilège de l'accumulation matérielle et de la productivité. Une sorte de manuel qui devrait nous permettre de parvenir au refus de parvenir, seule ambition louable pour tout être humain qui se respecte. Un petit bouquin à 14 euros – ou à voler – indispensable par les temps qui se liquéfient. 

dimanche 16 avril 2017

Chocolats !



L'Hollandie, juste avant de foutre le camp en laissant le terrain préparé pour La Pen ou l'illuminé gars Macron qui n'en veut – notons que notre brave Hollande ne sort de sa réserve que lorsque la Méluche gagne du terrain, nullement lorsque La Pen est annoncée depuis des mois (il avait pourtant le temps de le faire depuis qu'on nous bassine avec cette grande nouvelle) au second tour dans tous les sondages –, organisait une course aux œufs pascale dans les jardins de l'Elysée avec des médailles en chocolat pour les plus éminemment méritants. Etait ainsi récompensée par la légion d'honneur une clique de grands hommes et femmes ayant œuvré leur vie durant pour le bien de l'humanité et de leurs concitoyens en particulier. Pêle-mêle, le responsable mais pas coupable Laurent Fabius, l'amateur d'art François Pinault (Printemps, Redoute, Le Point, BHL, tout ça…), la méritante fille Chirac, l'archevêque de Rouen, le patron du contre-espionnage et les femmes et hommes de culture tels Agnès Varda (qu'il est loin le temps de Cléo ou de Sans Toit ni Loi), la fabuleuse Audrey Amélie Tautou, l'inénarrable apparatchik Jean-Michel Ribes (Topor, si tu nous lis, santé !), l'ancien agent aujourd'hui producteur de téloche Dominique Besnéhard (Maurice, santé !), Jean-Claude Carrrière (salud !, Luis), l'azimuthée Brigitte Nougat Fontaine, ce cher Amos Arte Gitaï, le  grand rémasturlisateur Arnaud Desplechin, sans oublier parmi les 562 personnalités serviles distinguées, la secrétaire de la CFDT, Patricia Ferrand, vice-présidente de l'Unedic, Sylvie Hubac, ex-directrice de cabinet du petit François et actuelle présidente de la Réunion des musées nationaux et du Grand Palais…, j'en passe et des plus répugnants lécheurs de bottes de ce pouvoir moribond et honteux, celui-là même qui, entre autres belles actions du quinquennat, faisait tabasser et gazer ce dimanche quelques centaines de gamins manifestant contre le FN. Merci, François, on ne t'oubliera pas !

jeudi 13 avril 2017

De l'obscénité


Montage (sans trucage) d'Acrimed

Emmanuel Macron est le spasme d’un système qui repousse son trépas, sa dernière solution, l’unique moyen de déguiser une continuité devenue intolérable au reste de la société sous les apparences de la discontinuité la plus factice, enrobée de modernité compétitive à l’usage des éditorialistes demeurés...
...Macron est, par agrégation du pire, la personnification même du système, livrant par-là d’ailleurs sa vérité ultime : l’ensemble des différences coutumières dont les fausses alternances tiraient leur dernier argument et les éditorialistes leur fourrage — « gauche » et «droite », « PS » et « LR », « Hollande » et « Sarkozy » —, n’était qu’une comédie. Preuve en est la rapidité déconcertante avec laquelle le bloc réel en consent l’aveu au moment où, menacé pour de bon, l’urgence vitale lui commande de se fondre d’un seul tenant — et l’on se demande si le rassemblement, plutôt qu’« En marche », ne devrait pas s’appeler « En tas ». Formidable déchirement du voile en tout cas, dont on fait les boulevards du Front national : « toutes nos oppositions surjouées, nos séparations artificielles, nos éclats à grand spectacle, tout ça c’était du flan. Pauvres naïfs qui croyiez “alterner”, on ne vous a jamais fait enfiler que la même guenille réversible »...
...Fut un temps où il fallait déployer tout un arsenal théorique sophistiqué pour reconstituer, au travers de complexes médiations-écrans, la domination du capital à l’œuvre au sein des institutions, politiques ou médiatiques. Tout s’est désormais tellement accusé que même un marxisme campagnard passe à l’aise sur les événements en cours et décroche sans effort la timbale de la meilleure explication : des milliardaires possèdent la presse et entreprennent de porter un banquier d’affaire à la présidence de la République...

Frédéric Lordon, et c'est à lire, dans son intégralité, ici

Fondre sous la pluie


Ça n'a aucun sens, cette existence pleine de souffrance. L'amour est un chien de l'enfer. Et c'est ce qui nous tient. Ces errances éperdues et ces torrents endiablés, comme dans un film de Cassavetes, une histoire de Bukowski ou une chanson de Cohen. Seuls les imbéciles s'obstinent à ne rien y comprendre. A ne pas vouloir y goûter. A préférer une relation stable, une vie rangée, un téléphone dernier cri, des fringues à la mode, des congés payés et des RTT. Qu'ils aillent au diable !










Ne rentre pas chez toi avec ton érection

Je suis né dans un salon de beauté
Mon père s'occupait des cheveux
Ma mère était une fille qu'on pouvait appeler
Et quand on appelait elle était toujous là

Mais ne rentre pas chez toi avec ton érection
Ça ne peut que te rendre fou
Tu ne peux pas te branler (ou la briser)
avec tes disques de la Motown
Tu ne peux pas la faire fondre sous la pluie

J'ai regardé derrière tous ces visages
Ce sourire que tu descends sur tes genoux
Et les lèvres qui disent, allez, goûte-nous
Et quand tu essaies, elles te font dire S'il te plaît

Voici ta fiancée recouverte de son voile
Approche-la, misérable, si tu l'oses
Approche-la, singe, avec ta queue dressée
Quand tu l'auras eue elle sera toujours là

Et je travaille dans ce même salon de beauté
Je suis enchaîné à l'ancienne mascarade
Le rouge à lèvres, les ombres, le silicone
J'ai repris la boutique de mon père

Mais ne rentre pas chez toi avec ton érection
Ça ne peut que te rendre fou
Tu ne peux pas te branler (ou la briser)
avec tes disques de la Motown
Tu ne peux pas la faire fondre sous la pluie

mercredi 12 avril 2017

Passée la porte



Je me fous un peu des bars désormais. C'est sorti de mon système. Aujourd'hui, quand j'entre dans un bar, j'ai presque des nausées. J'en ai vu tellement, putain !, c'est vraiment trop... C'est bien quand vous êtes jeune, vous savez, que vous avez envie d'en découdre, que vous faites votre macho à la con, pour lever une gonzesse... Mais à mon âge, je n'ai plus besoin de tout ça. Aujourd'hui, je n'entre dans un bar que pour aller pisser. Les bars sont devenus tellement nazes que, passée la porte d'entrée, je pourrais me mettre à vomir...

Charles Bukowski, in Interview Magazine,1987


mardi 11 avril 2017

Crache

Sammy Slabbinck via Louxo's Enjoyables

Je ne suis pas
venu t'embrasser
pas même
te saluer
Je ne sais où
mettre les mains
comment m'habiller
parler
As-tu pensé
à ce que je deviendrai
demain
quand tu seras repartie
sans une caresse sans un cri ?
Je ne peux que t'attirer
des ennuis
des souvenirs et
des regrets aussi
Nous ne nous saoulerons pas
ensemble
Je n'ai jamais su pleurer
écouter regarder t'éloigner 
Oublie 
ce que nous 
ne sommes plus
ce qui coule sous les
cons
à bout portant
les bals perdus 
les fêtes
et les papillons
les grands professeurs
les belles personnes
et les bien-pensants
sans la moindre pensée
Crache et
n'oublie
de m'oublier
Je ne suis plus là
Suis-moi.

Charles Brun, Textes inédits à voix basse

lundi 10 avril 2017

En un instant


Jacqueline Cascorro, protagoniste de ce récit, a connu pendant la plus grande partie de sa vie les expériences conjugales courantes : extases, querelles, tromperies, crises et réconciliations. Tout a changé en un instant quand, en brisant avec les doigts une pince de crabe et en entendant sauter derrière elle un bouchon de champagne, elle s'est laissé gagner par une pensée qui allait revenir la hanter par intermittence et faire d'elle, à jamais, une femme aux très mauvaises idées.

Sergio Pitol, La Vie conjugale, trad. Gabriel Iaculli