mercredi 22 mars 2017

Le bonjour d'Albert




Albert Cossery est dans le vent. France culture diffuse cette semaine une série d'émissions consacrées à l'écrivain égyptien qui passa plus de 50 ans dans sa chambre d'hôtel parisienne. Pour leur part, les excellentes éditions de l'Echappée publient Le Désert des ambitions, de Rodolphe Christin, autour de la figure de celui qui affirmait écrire « pour que quelqu’un qui vient de me lire n’aille pas travailler le lendemain »... L'occasion de (re)voir l'un des rares entretiens filmés de l'auteur de Mendiants et Orgueilleux, réalisé par la télévision suisse en 1991 et dont seul un court extrait traîne sur le web franco-américain...



dimanche 19 mars 2017

A vomir

Ce qui console aussi, c'est de se sentir parfois moins seul devant le triste spectacle, découvrir quelques pépites dans le marasme cul-culturel
Merci à Philippe, Camille et Esther.
Et à Kery James…






Racailles !
On devrait vous nettoyer au Kärcher
Le jour où le peuple se réveille vous allez prendre cher
On a le sentiment qu'aller voter
C'est choisir par lequel d'entre vous on veut se faire entuber
Républicains ou PS
Rangez vos promesses dans vos sacs Hermès
Vous n'avez jamais connu la précarité
Vous vivez à l'écart de nos réalités
La rue le pense, j'le mets en musique
Et pour ceux qui l'ignore encore j'le rends public
Je n'soutiens aucun parti, j'marche plus dans vos combines
Vos programmes électoraux ne sont que des comptines
On prend les mêmes et on recommence
Les mêmes promesses, les mêmes mensonges
Les mêmes tapent dans la caisse, les mêmes plongent
Les mêmes sont dans la hess, les mêmes mangent
Les mêmes menteurs trafiquent les mêmes comptes
Les mêmes commis au service des mêmes pontes
Les mêmes fils de pauvres sont incarcérés
Les mêmes fils de riches sont formés pour règner
En attendant qu'un homme du peuple émerge
C'est rare de trouver un élu avec un casier vierge
Ma haine du système est toujours intacte
Lequel d'entre eux peut jeter la pierre à Cahuzac ?
Claude Guéant, Racailles !, Balkany, Racailles !, Jean-François Copé, Racailles !
Philippe Bernard, Racailles !, Harlem Désir, Racailles !, Alain Juppé, Racailles !
Tous ceux que j'ai cité ont été condamnés
Ce sont les mecs de cités qu'ils traitent comme des damnés
Vous étiez choqués par le groupe Tandem
Vous faites la même à la France, mais jusqu'à ce qu'elle saigne
Jusqu'à ce qu'elle coule comme la Grèce ou l'Italie
Vous avez meurtri le pays jusqu'à l'agonie
Cumul des mandats jusqu'où vous irez ?
Est-ce le cumul des salaires que vous désirez ?
Comme toute la France d'en bas j'crois plus aux politiciens
J'continue le combat, j'crois au réveil citoyen
Pour changer les choses il faut le vouloir
Vous n'avez pas de cause profonde si ce n'est le pouvoir
Vous faites de la politique sans conviction
Parfois vous en faites même pour éviter la prison
En costume-cravate sont les vrais voyous
Vous ne croyez plus en rien, plus personne croit en vous
Y'a qu'à observer les taux d'abstention
Faut pas trop prendre les gens pour des cons, attention
Sentez-vous le vent tourner comme vos vestes ?
Entre vous et la rue, y'a plus que les CRS
A bout de souffle, votre système est dans un cul de sac
A essayer de se débattre, comme un cul d'jatte
Vous êtes élus pour un truc
Vous ne le faites pas plus
Vous faites l'inverse, en plus
Ça ne vous gêne pas
Et si le peuple a l'idée de se rebeller
Vous disposez d'une armée de flics bien dressés et zélés
Le dialogue social gît dans un cercueil
Les keufs tirent aux flashballs, tu peux y perdre un œil
Vous faites monter le sentiment anti-policier
Usez de la police comme d'une armée privatisée

Tout le monde le sait c'est une évidence
Vous êtes complètement soumis à la finance
Vous votez les lois que les riches ordonnent
Après le 49.3 plus rien ne m'étonne
On travaille plus mais on gagne moins
On attend juste le printemps européen
On cotise pour des retraites qu'on ne verra peut-être jamais
Tout l'argent qu'on fait rentrer vous nous le reprenez
Chaque fin de mois à découvert
On a l'impression d'être esclave du système bancaire
Même les riches connaissent le jeu, jouissent des niches fiscales
Les petites PME croulent sous les charges sociales
Radar, on paye !
Péage, on paye !
Pollution, on paye !
Oh ! Qu'est-ce que vous faites avec tout ce fric ?
Que foutait Eric Zemmour sur une chaîne publique?
Payer pour propager sa haine
Semer des graines récoltées par le FN
Pour vous même Marine Le Pen est devenue fréquentable
Quiconque combat l'Islam peut s'asseoir à votre table
Incapables de gouverner vous divisez
Incapables de rassembler vous stigmatisez
Aveuglés par le pouvoir vos cœurs sont voilés
Beaucoup plus que le visage de cette femme voilée
Tous vos prétendus principes de laïcité
Ne concernent pas cette saoudienne sur les Champs-Elysées
Pour vous tout se négocie, tout est question de gent-ar
Vous êtes même prêts à livrer les banlieues au Qatar
Votre jeu est trouble
Votre discours est double
Au pays dit des droits de l'Homme
L'Etat d'urgence est devenu la norme
Et vous prétendez faire la leçon au monde entier
Imposer la démocratie à coups de mortier
Sans pitié vous avez buté Kadhafi
Aujourd'hui dans quel état se retrouve la Libye ?
La rue le pense, j'le met en musique
Vos médias le taisent, j'le rends public
J'vous tiens tête comme un mec des Minguettes
Est-ce le genre de texte qui peut me valoir une fiche S ?

Droit dans mes bottes
Je n'baisse jamais mon froc
La tête haute j'suis intègre
J'fais du Hip-Hop
Vous appelez ça de la musique nègre
J'sors en indé
Tu m'verras plus jamais
Foutre les pieds à Skyrock
Ils n'aiment pas c'que je suis, c'que je défends, c'que je porte
C'est réciproque
Ils ont travesti le R-A-P
Je fais parti des rescapés
Ils ont encensé la médiocrité
Ils ont fait du Hip-Hop de la variété
Ils ont joué les clashs pour nous diviser
Tant que ça fait de l'audience, on peut s'allumer
Quand un rappeur se fera buter
Ils organiseront un concert au nom de la paix
Yeah !
J'fais d'la musique contestataire
Vous vendez des espaces publicitaires
J'me suis sacrifié pour mes p'tits frères
Vous, vous jouez des trucs qui les envoient au cimetière
Fric et violence dans vos playlists
Vous abrutissez les miens, ça plait aux élites
Vous vous êtes servi de moi, j'me suis servi de vous
Pour que mon message passe au plus grand nombre, maintenant j'peux le faire sans vous
J'ai un public qui me soutient
J'ai fait des choses, le peuple s'en souvient
La rue vous vomit, j'le rends public
Rien n'a changé depuis Lettre à la République…


samedi 18 mars 2017

Mythologies

Steve Fitch via This isn't Happiness

23 février [1970]
Service funèbre, à Saint-Sulpice, pour une vieille de mon immeuble.
J'ai suivi les « textes » que le curé a lus. Pas un auquel j'aie adhéré. Impresion de faux d'un bout à l'autre. 
Et ce Christ  – juge et empereur – quelle dérision ! Cette vieille, qui m'a emmerdé pendant des années avec sa T.S.F.– oser dire que Jésus l'attend avec les anges au Paradis !
Non seulement les simagrées du catholicisme sont à rejeter mais encore presque toute la « mythologie » chrétienne.

Cioran, Cahiers, 1957-1972

vendredi 17 mars 2017

Piqûre de rappel

Andrés Serrano via Flash of God


On le sait, les grands médias aiment le tiède, le mou, le qui dérange pas, le qui ne mobilise qu'en une infime partie le temps de cerveau disponible du télé-é-lecteur, qu'on réveille simplement, de temps à autre, à coup de buzz... En période pré-électorale, ces entreprises accordent ainsi un espace confortable aux candidats les plus représentatifs du système médiatico-politico-économico-démocratico-machin en place. On agite certes l'épouvantail de l'extrême-droite mais l'on a pris le soin de le dépoussiérer (on ne sait jamais), et l'on mise sur un sursaut républicain incarné par ces professionnels de la profession dotés des esprits de servilité les plus développés. A la veille de ce piège à cons, Le Monde diplomatique a remis à jour le Qui possède quoi des médias français déjà signalé ici et co-réalisé avec Acrimed , histoire de rappeler qui nous informe... C'est à retrouver en cliquant deux, trois fois ici (plaisir augmenté)

mercredi 15 mars 2017

Vaniteux, égoïstes et paresseux


Tous les écrivains sont vaniteux, égoïstes et paresseux, et à la racine de ce qui les pousse à écrire réside un mystère. Ecrire un livre est une lutte horrible et épuisante, c'est comme un long accès d'une douloureuse maladie. Personne ne voudrait entreprendre une tâche pareille s'il n'était poussé par quelque démon irrésistible et incompréhensible. Pour le peu qu'on en sait, ce démon est simplement ce même instinct qui pousse un bébé à hurler pour qu'on s'occupe de lui. Et en même temps, il est également vrai de dire que l'on ne saurait écrire rien de valable sans livrer une lutte constante pour effacer sa propre personnalité. La bonne prose est comme un verre à vitre.


C'est peut-être un mauvais signe pour un écrivain de n'être pas suspect aujourd'hui de tendances réactionnaires, tout comme c'était un mauvais signe il y a vingt ans de ne pas être suspect de sympathies communistes. 


On ne saurait accepter une discipline politique, quelle qu'elle soit, et conserver son intégrité d'écrivain. 


George Orwell,
cité par Simon Leys in Orwell ou L'Horreur de la politique

Sinon, c'est foutu

je ne suis pas né pour me plaire
mon état de vie c’est la guerre
qu’un jour je me suis déclarée
Une vie ordinaire



Brice Parrain, philosophe — c'est lui qui fait la leçon à la Nana de Godard —, est également lecteur chez Gallimard. Il est à l'origine de la publication des Papiers collés de Georges Poulot, dit Perros en 1960. Les deux hommes se rencontrent et deviennent amis. Perros installé à Douarnenez, ils tiendront une longue correspondance
 
Cher Brice Parain,
Vous m'intriguez. Votre lettre sentait le printemps, les mots sautaient. Que cette joie vous entraîne par ici, nous en partagerons les effets. C'est d'accord n'est-ce pas, fin mars ? Nous avons de très doux moments, vers midi, fenêtre grande ouverte, poussière de soleil...
Je vous envoie donc mon truc [Une vie ordinaire, publié en 1967], je crois que c'est à lire d'affilée, pour en sauvegarder la petite musique. Sinon, c'est foutu. Enfin, moi, c'est de cette manière qu'il m'est venu. Vous me direz. Je ne sais trop quel titre mettre làdessus. J'en trouverai sans doute un très valable dans une dizaine d'années.
Les pêcheurs sont contents. Ils ramènent des tonnes et des tonnes de maquereaux. Jamais vu ça. L'argent circule.
La môme Tania m'a l'air bien prise. L'été sera dur pour elle. Moi, je souhaite qu'il pleuve tous les jours, comme ça, les touristes rebrousseront chemin. C'est à peine de l'égoïsme, je tiens à ma Bretagne. Mais vous, ici, me la rendez plus chère encore. Alors, on vous attend, pas de blague. Et on vous salue bien.
Georges



8 mars 1961
Cher Georges Perros,
J'ai reçu le texte hier et je l'ai lu tout de suite, le soir, deux fois. Ça grince un peu par moments, mais comme dans la vie, une chaîne de porte, ou deux arbres que le vent frotte l'un sur l'autre. À d'autres moments ça chante. C'est discret, pudique, réel. J'aime beaucoup. Il me semble qu'on vous y retrouve, particulièrement votre clignement du coin des lèvres. Je suis partisan de le publier. Paulhan ?
Le titre ; je propose : l'homme de quarante ans (à deux ou trois ans près). Je vous dirai pourquoi : c'est la différence entre l'homme de 64 ans que je suis, et qui effacerait les grincements, parce qu'il n'a plus tellement de temps à vivre. Vous, il faut les garder. Ou bien genre prélude : le commencement, ou bien : le saut. Ou bien le partage des eaux, sur le couteau et la balance, ou bien..., ou bien. etc., etc.
Je vais me mettre à relire ma pièce. Ça se précise. Je vais voir un metteur en scène demain : Raymond Gérôme, vous connaissez ? Et le dîner indispensable avec Mme Harry-Baur et lui demain en 8. Alors nous dans trois semaines environ, ou environ 8 + 21 = 29, dans les 30, 31, je pense, en somme vers Pâques, si tout va bien. J'ai envie d'y aller et j'ai peur que ça ne puisse pas arriver, tout d'un coup. Mais je crois que je ne serai pas de tout repos.
Bon courage à Tania. A bientôt, espérons.
Brice


Cher Brice Parain,
Merci, oui ça grince, mais la littérature supporte mieux. En fait, c'est quand ça va très bien qu'on peut écrire. Écrire que ça va très mal. On ne sortira jamais de cette auberge, j'en ai peur, écrire — et publier — a quelque chose de luxuaire, de désespéré au second degré. Bref, c'est un signe d'existence. Quand le malheur se dit, il n'est plus tout à fait le malheur. Le grand « malheur » veut qu'il se dise sans arrêt, à travers tous les hommes, mais on écoute... de travers. On est plus sensible à l'humanité d'un roman qu'à celle d'un homme. La poésie fait le ménage.
Raymond Gérôme, je connais de nom, je l'ai même entendu jouer Trissotin, hier, à la radio. Je crois que c'est sérieux. Le fait même qu'il se soit braqué sur votre pièce prouve quelque chose. En tout cas, pour vous, ce ne peut être qu'amusant. Nouveau. Inattendu. J'aimerais bien vous accompagner aux répétitions. On jouerait du coude.
Ici, on vous attend. On pense à vous comme si déjà. Ne faites pas faux bond. C'est tout droit, une plaisanterie, avec l'autoroute pour lancement. Et comme il fait toujours beau, ne tardez pas. J'y retrouverai la parole, un peu congelée, comme les sardines qu'on amène en ce moment, du Maroc. Alors, au revoir. Tania va bien.
Georges

Brice Parain, Georges Perros, Correspondance (1960-1971), Gallimard


A noter que Gallimard annonce la parution prochaine des Oeuvres complètes de Georges Perros tandis que les éditions Fario viennent de publier la Correspondance Georges Perros-Henri Thomas

mardi 14 mars 2017

Pas besoin


Je vois une place vide à la table.
Celle de qui ? Et de qui d’autre ? Ça ne trompe personne.
Le bateau attend. Pas besoin d’avirons,
ni de vent. J’ai laissé la clé
au même endroit. Tu sais où.
Souviens-toi de moi et de tout ce que nous avons fait ensemble.
A présent, serre-moi fort. Comme ça. Embrasse-moi
Fort sur la bouche. C’est ça. A présent,
lâche-moi, ma toute chérie. Lâche-moi.
Nous ne nous rencontrerons plus dans cette vie,
donne-moi donc un baiser d’adieu. Là, embrasse-moi encore.
Encore une fois. Voilà. Cela suffit.
Maintenant, ma toute chérie, il faut me lâcher.
Il est temps de se mettre en route.


Raymond Carver, Poésie, Œuvres complètes 9, Ed. de l'Olivier,
trad. Jacqueline Huet, Jean-Pierre Carasso et Emmanuel Moses

dimanche 12 mars 2017

Match nul

via Truus, Bob & Jan too!


Je me suis collé entre eux au comptoir. Je n'avais pas vu qu'ils étaient tous les deux au téléphone. Mais ma vie serait formidable si j'avais du boulot. Mais, là, je ne travaille pas et je ne peux supporter de voir qu'à lui, tout réussit. Je n'en peux plus, tu comprends ? Lui aussi semblait agacé. Je ne comprends pas, tu passes ta journée à mater des films et le soir, quand je rentre, tu sors. Je parie que là, tu pensais que je rentrais. Non, je suis au bar, pour voir le match. Viens me rejoindre, si tu veux. Ou on va ailleurs. Où tu veux. La fille a raccroché puis composé un nouveau numéro. Elle a servi la même salade. Je n'en peux plus de ma vie, là. Tandis que le type essayait encore de convaincre son amie. Sur l'écran de télévision, au-dessus du bar, le résumé d'un combat de boxe féminin entre une Gabonaise et une Néerlandaise. La fille a appelé sa mère. Elle s'est excusée, elle n'avait pas pensé au décalage horaire. Il n'était que 15h chez elle et elle la trouvait en plein travail. Je t'appelle comme ça, maman, et parce que ça ne va pas très très très bien… Et elle a expliqué de nouveau son manque de travail et le souci que ça lui posait de vivre avec un mec à qui la vie sourit. Le soir, je sors pour pas être à la maison. Avec des copines. Ce soir aussi, je bois. On va regarder le match. J'en peux plus, maman. Mais sa mère ne pouvait rien pour elle. Elle s'apprêtait à donner un cours. Aux antipodes. C'était la Journée de la femme. Une émission entière consacrée à la boxe féminine. La violence des beignes de ces jeunes filles n'avaient rien à envier à celles des hommes. J'entendais ma voisine pleurer. J'ai tourné la tête vers elle, prêt à la consoler, lui conseiller de changer de pays. Elle s'est levée fièrement avant de disparaître aux toilettes. Mon voisin réglait sa note. J'ai repris une bière. Et tenté de noyer mes pensées dans les coups de tatanes de la Gabonaise. Elle aussi pleurait. Des larmes motivées par la joie d'avoir massacré son adversaire. Je n'y arrivais pas. J'ai détaché les yeux de l'écran et me suis aperçu que j'étais désormais seul au comptoir. Une femme et un homme sont entrés. Ils voulaient dîner mais tout était réservé. A cause du match, a dit la serveuse. La fille a reproché au type de ne pas avoir appelé le bar dans l'après-midi. C'était la Journée de la femme. Je savais que ma chérie se réjouissait de me savoir au bar. Je lui ai envoyé un S aime S pour lui demander son pronostic. Pour le match.

samedi 11 mars 2017

Douceur du temps


Josef Koudelka via Undr


Comme le temps paraît doux
quand il est trop tard

et qu'on n'a pas à suivre
des hanches qui ondulent

jusqu'au fond de notre
imagination moribonde


Leonard Cohen, Le Livre du désir,
trad. Jean-Dominique Brierre
et Jacques Vassal

vendredi 10 mars 2017

Marques d'attraction

Frank Robert via abandonedography


Puisque tu insistes
pour une dernière visite
tu connais
ma maladresse
tu sais comment me trouver
je pense avoir tout
vidé nettoyé
gaspillé enterré
démantelé
il ne reste plus rien
tout est oublié
jusqu'à
la vérité
j'ai pris soin
de trahir tout le monde
moi le premier
il ne reste plus une ombre
juste un vaste chantier
mais puisque tu insistes
fais vite
mon permis de démolition
est voté
les travaux
sur le point d'être lancés
tu peux consulter le dossier
il n'y aura nul bénéficiaire.
Charles Brun, Poésie urbaine

jeudi 9 mars 2017

Une feinte dévotion

Louis Stettner

- Tu sais qui je suis?
Ironique.
- Une débauchée.
Son mouvement lascif.
-Débauchée, luxurieuse, corrompue, déréglée, voluptueuse, immorale, libertine, dissolue, sensuelle, polissonne, baiseuse, dépravée, impudique, vicieuse.
Me baisant la main avec une feinte dévotion.
- Et malgré tout ça, je veux qu'on m'aime.

Louis Calaferte, La Mécanique des femmes

mercredi 8 mars 2017

Femmes, Femmes

via This isn't happiness

A l'occasion de la Journée de la femme, l'observatoire Acrimed, publie sur son site une vidéo de l'an dernier, mais toujours d'actualité, s'interrogeant sur la place de la femme dans les médias, notamment sur les plateaux TV, mais pas que...


A cheval

Jacques-Henri Lartigue via Camara democratica

Au printemps 1727, Jonathan Swift se rend à Dublin au chevet de Stella (Esther Johnson). A Chester, il rate de peu le bateau et décide de faire une partie du chemin à cheval, accompagné de son fameux valet. Journal de Holyhead, tenu sur quelques jours, est adressé à son ami Thomas Sheridan.

J’ai quitté Cherster vendredi à onze heures du matin. C’était le 22 septembre 1727.
J’ai fait halte dans une taverne perdue à sept milles de Chester. J’ai chevauché ensuite jusqu’à Ridland ; vingt-deux milles en tout. J’y ai dormi, après avoir eu un mauvais repas et un vin passable. J’ai quitté Ridland à quatre heures et quart du matin, le samedi. Je me suis arrêté au bord du Penmenmwar pour consulter ma feuille de route : l’auberge aurait dû se trouver de l’autre côté, en sorte qu’il faudra corriger les indications. Je fis halte à Conway et, tandis que le guide s’approchait d’une autre auberge, la servante de la vieille auberge me vit dans la rue et me déclara que j’étais ici chez moi ; elle m’avait reconnu. Je dînai là et je fis quérir Ned Holland, un monsieur célèbre pour avoir été mentionné dans les vers de Mr Lindsay à Davy Morice. Là, j’ai pu revoir la tombe de Hook, qui était le quarante-et-unième enfant de sa mère, et qui eut lui-même vingt-sept enfants ; il mourut autour de 1638. Il s’y trouve une inscription disant que l’un de ses descendants a fait restaurer le monument. J’avais lu dans la vie de l’archevêque Williams qu’il était enterré dans une église obscure du nord du Pays de Galles. Je m’en informai et j’appris qu’il s’agissait de l’église de ***, à moins d’un mille de Bangor, où je devais me rendre. Je gagnai donc l’église, le guide maugréant. Je vis la tombe avec sa statue agenouillée (en marbre). Cela commençait ainsi : Hospes lege et relege quod in hoc obscurosacello non expectares : hic jacet omnium præsulumceleberrimus¹. J’arrivai à Bangor et je passai le bac un mille plus loin, où se trouve une auberge qui, si elle était bienvenue, ruinerait celle de Bangor. Je couchai là – c’était à vingt-deux milles de Holyhead. A quatre heures du matin je fus à dos de cheval, ayant décidé d’être à l’église de Holyhead pour les vêpres, et de montrer à Watt Owen² la tombe des Tudor à Penmany. Nous avons manqué l’endroit (qui se trouve un peu à l’écart du chemin) par la rouerie du guide, qui n’avait pas envie de s’arrêter. Je fus alors si las d’être à cheval que je me vis contraint de faire halte à Langueveny, sept milles après le bac, et je m’y reposai deux heures. Puis je me remis en route très las, mais après quelques milles, le cheval de Watt perdit ses deux fers de devant, en sorte que le cheval fut obligé de clopiner derrière nous. Le guide était moins préoccupé que moi. Après quelques milles encore, mon cheval perdit aussi un fer ; il ne pouvait plus avancer sur les chemins pierreux. J’ai marché environ deux milles pour l’épargner. C’était dimanche, et pas moyen d’avoir un forgeron. Pour finir, nous en avons trouvé un sur le chemin ; nous avons laissé le guide s’occuper des chevaux, et nous avons marché jusqu’à une auberge minable à trois milles de Holyhead. J’y suis resté une heure, la bière n’était pas buvable. Un bateau se présenta ; je gagnai la mer puis voguai jusqu’à Holyhead³. Le guide arriva à peu près en même temps. J’ai dîné avec une vieille aubergiste, Mrs Welch, vers trois heures, d’un filet de mouton, fort bon, mais avec la plus mauvaise bière du monde, et pas de vin, car le jour précédant mon arrivée, une cohue s’était embarquée pour l’Irlande après avoir bu tout le vin. Il n’y avait que de la bière éventée, et j’ai essayé une recette d’huîtres⁴, que je fis poivrer avec soin, mais cela n’était pas bon du tout. Le soir, j’ai marché entre les rochers, et puis je suis allé dormir et j’ai rêvé que j’avais fait vingt chutes de cheval.

1 “Lis et relis, voyageur, ceci que tu ne t’attendais pas à trouver dans cette petite église : Ici repose le grand dignitaire…” JohnWilliams avait été, au siècle précédent, évêque de Lincoln, puis archevêque d’York.
2 Le valet de Swift.
3 En longeant la côte de Holy Island.
4 Biffé sur le manuscrit : “une recette de Stella”.

Jonathan Swift, Journal de Holyhead, trad. David Bosc, éd. Allia, 3,10€

lundi 6 mars 2017

Tout pour être heureux



22 mai Chez mon percepteur. Une dame au regard froid, presque méchant. Elle trouve que je ne gagne pas assez, ou plutôt que je n'ai pas déclaré assez.
– Vous êtes bien habillé. Votre complet est neuf.
– Ce sont des amis qui m'habillent.
– Et pour manger ?
– J'ai l'avantage d'avoir une gastrite. Je suis au régime. Je ne vais jamais au restaurant.


12 juin Je me disais ce matin au lit qu'il m'a manqué une condition essentielle pour me réaliser pleinement : être juif.
J'ai été ainsi fermé à une expérience capitale du malheur.


Je me détache du suicide, parce que j'ai dépassé la quête d'une solution.


30 juillet
Mécontent de soi frisant le délire.


Je ne déteste pas la vie, je ne souhaite pas la mort, je voudrais seulement n'être pas né.
Je préfère la vie et à la mort la non-naissance. La volupté de ne pas naître. Plus je vis, plus je m'adonne à la volupté de ne pas naître. 


Toute passion est un moyen d'autodestruction.
J'ajouterai : le moyen le plus sûr et le plus direct.


20 août Douleurs partout et désespoir constant.
De plus, ai entendu à la radio allemande une émission sur la manière dont les Américains et les Anglais avaient livré à Staline les réfugiés russes, tant civils que militaires. Des scènes dignes de Treblinka et d'Auschwitz. L'émission était faite par un certain Eckstein, Juif allemand naturalisé américain. Et quand on pense que les Anglo-Saxons ont bonne conscience. A entendre des horreurs pareilles perpétrées par ces blondasses qui n'ont que les Evangiles à la bouche, on se dit qu'il est stupide de préférer une nation à une autre, et que le mépris pour l'homme en général est l'unique attitude sensée.


29 août
Etre méconnu, incompris, solitaire, – je ne vois pas ce qu'il faut de plus pour être heureux.


Acrimonie – j'aime ce mot. Il me fait penser à une joie qui a mal tourné

2 novembre – Si j'avais eu un fils, il aurait été assassin.
C'est là chez moi une très vieille conviction, et qui a présidé à plusieurs résolutions importantes que j'ai prises dans ma vie. 


Cioran, Cahiers 1957-1972
(extraits de l'année 1970)

samedi 4 mars 2017

Poème

Homer Skyes via Camara democratica


Le mystère – c'est la voix étouffée des ramoneurs derrière les murs et le parcours de la Grande-Batelière sous l'Opéra.
La peur – c'est un roulement de tombereau, la nuit, dans un bois où ne passe aucune route.
La douceur – c'est un vol de chouette, sous le taillis, au crépuscule.
Le contentement – c'est l'odeur d'une blonde qui, lente, efface ses bas noirs.
L'angoisse –  c'est la congestion, comme une émeute violette, sur le bitume où bouge un soleil ahurissant.
L'été – c'est l'ombre de la jarre qu'emperle son frais et cette parole qui traverse encore le dédale des vacances.
L'Île au trésor – c'est la touffe de parfum entre tes cuisses – salées.
Le désir – c'est la flèche de rubis qui vole par dessus l'Orénoque en flammes et décochée sans bruit.
L'amour – c'est ce pays infini ouvert par deux miroirs qui se font face. 
L'enfance – c'est la clef rouillée que cachent les buis – celle qui forcerait toutes les serrures.
Le rêve – c'est l'instant où tombe enfin la robe des clairières.
La plus belle récompense de l'homme – c'est encore son sommeil.
Et le mien tarde bien à venir. 

André Hardellet, La Cité Montgol


jeudi 2 mars 2017

Pourquoi j'aime la France


Ô France, tu as donné ta langue à mes enfants, tes amants et tes champignons à ma femme. Tu as chanté mes chansons. Tu as livré mon oncle et ma tante aux nazis. J'ai connu les poitrines de cuir de la police sur la place de la Bastille. J'ai pris de l'argent aux communistes. J'ai offert mon milieu de vie aux bourgades laiteuses du Lubéron. J'ai fui devant les chiens de ferme sur une route, aux portes du Roussillon. Ma main tremble en terre de France. Je suis venu vers toi avec une philosophie souillée de la sainteté et tu m'a fait asseoir pour une intervieuw. Ô France, où l'on m'a pris tellement au sérieux que j'ai dû revoir ma position. Ô France, chaque petit Messie te remercie pour sa solitude. Je veux être autre part, mais je suis toujours en France. Sois forte, sois nucléaire, ma France. Flirte avec chaque camps, et parle, parle, n'arrête jamais de parler de la manière de vivre sans Di-u.

Leonard Cohen, Le Livre du désir,
trad. Jean-Dominique Brierre et Jacques Vassal


mardi 28 février 2017

Un homme aussi profondément ulcéré que moi

Joan Colom via flash of god


Peindre l'impossibilité de sortir du rang. Montrer la foule, ce que c'est d'être en bas.

Je crois qu'il n'est personne pour me contredire : la vie est pleine d'injustices. Partout on ne rencontre que petitesse, népotisme, envie, soif de luxe et de jouissances. Il y a évidemment des choses belles en ce monde, des sentiments désintéressés, de l'amour, de la joie, mais tout cela ne peut être que provisoire. La générosité fera naître l'ingratitude. Si on pouvait attribuer un ordre aux sentiments, la grandeur, la beauté viendraient en tête, mais aussitôt la laideur les remplacerait.

On me dit : « Soyez donc optimiste ». Je ne peux m'empêcher de songer qu'en fin de compte tout doit disparaître. Et ce qu'il y a d'étrange, c'est que jamais, depuis que j'existe, je n'ai trouvé un homme vraiment amer, un homme à qui je pourrais livrer mon coeur, dire tout ce que je pense du monde, un homme qui serait aussi profondément ulcéré que moi. Loin de ma pensée de vouloir dire que seul je sache souffrir de la laideur et de la méchanceté du monde. D'autres, comme moi, n'ont jamais trouvé aussi ceux qui comprendraient leurs souffrances, aussi simples, aussi légitimes fussent-elles.
Emmanuel Bove, Carnets

lundi 27 février 2017

C'est combien, la liberté ?


Sur son blog passionnant, hébergé par Le Monde diplomatique, Evgeny Morozov s'interroge sur le droit à la déconnexion :

La course mondiale à la domestication du capitalisme est en marche. En France, le « droit à la déconnexion », entré en vigueur le 1er janvier dernier, contraint les entreprises de plus de 50 salariés à négocier de manière explicite comment leurs employés gèrent leur disponibilité en dehors des heures de bureau. En 2016, les législateurs sud-coréens ont présenté une proposition de loi similaire. Ce mois-ci, un membre du congrès des Philippines a instauré une mesure allant dans le même sens, avec le soutien d’un puissant syndicat local. D’autres lois semblables devraient bientôt suivre, d’autant qu’un certain nombre de grandes entreprises, comme Volkswagen ou Daimler ont déjà fait des concessions, sans attendre que l’État légifère en la matière.
Que penser de ce nouveau droit ? Connaîtra-t-il le sort du « droit à l’oubli », cette autre mesure moderne qui prétend offrir une compensation aux usagers dérangés par les excès du capitalisme numérique ? (la suite ici)

Noir c'est noir

Pierre Jahan

dimanche 26 février 2017

Le seul habit qui ne gêne pas


Qu’est-ce que vivre ? se lever, se coucher, déjeuner, dîner, et recommencer le lendemain. Quand il y a quarante ans qu’on fait cette besogne, cela finit par devenir bien insipide.
Les hommes ressemblent à des spectateurs, les uns assis sur le velours, les autres sur la planche nue, la plupart debout, qui assistent tous les soirs au même drame, et bâillent tous à se détraquer la mâchoire ; tous conviennent que cela est mortellement ennuyeux, qu’ils seraient beaucoup mieux dans leur lit, et cependant aucun ne veut quitter sa place.
Vivre, cela vaut-il la peine d’ouvrir les yeux ? Toutes nos entreprises n’ont qu’un commencement ; la maison que nous édifions est pour nos héritiers ; la robe de chambre que nous faisons ouater avec amour, pour envelopper notre vieillesse, servira à faire des langes à nos petits-enfants. Nous nous disons : Voilà la journée finie ; nous allumons notre lampe, nous attisons notre feu ; nous nous apprêtons à passer une douce et paisible soirée au coin de notre âtre : pan ! pan ! quelqu’un frappe à la porte ; qui est là ? c’est la mort : il faut partir. Quand nous avons tous les appétits de la jeunesse, que notre sang est plein de fer et d’alcool, nous n’avons pas un écu ; quand nous n’avons plus ni dents ni estomac, nous sommes millionnaires. Nous avons à peine le temps de dire à une femme : « Je t’aime ! » à notre second baiser c’est une vieille décrépite. Les empires sont à peine consolidés qu’ils s’écroulent : ils ressemblent à ces fourmilières qu’élèvent, avec de grands efforts, de pauvres insectes ; quand il ne faut plus qu’un fétu pour les achever, un bœuf les effondre sous son large pied, ou une charrette sous sa roue. Ce que vous appelez la couche végétale de ce globe, c’est mille et mille linceuls superposés l’un sur l’autre par les générations. Ces grands noms qui retentissent dans la bouche des hommes, noms de capitales, de monarques, de généraux, ce sont des tessons de vieux empires qui résonnent. Vous ne sauriez faire un pas que vous ne souleviez autour de vous la poussière de mille choses détruites avant d’être achevées.
J’ai quarante ans ; j’ai déjà passé par quatre professions : j’ai été maître d’étude, soldat, maître d’école, et me voilà journaliste. J’ai été sur la terre et sur l’Océan, sous la tente et au coin de l’âtre, entre les barreaux d’une prison et au milieu des espaces libres de ce monde ; j’ai obéi et j’ai commandé ; j’ai eu des moments d’opulence et des années de misère. On m’a aimé et on m’a haï ; on m’a applaudi et on m’a tourné en dérision. J’ai été fils et père, amant et époux ; j’ai passé par la saison des fleurs et par celle des fruits, comme disent les poètes. Je n’ai trouvé, dans aucun de ces états, que j’eusse beaucoup à me féliciter d’être enfermé dans la peau d’un homme, plutôt que dans celle d’un loup ou d’un renard, plutôt que dans la coquille d’une huître, dans l’écorce d’un arbre ou dans la pellicule d’une pomme de terre. Peut-être si j’étais rentier, rentier à cinquante mille francs surtout, je penserais différemment.
En attendant, mon opinion est que l’homme est une machine qui a été faite tout exprès pour la douleur ; il n’a que cinq sens pour percevoir le plaisir, et la souffrance lui arrive par toute la surface de son corps ; en quelque endroit qu’on le pique, il saigne ; en quelque endroit qu’on le brûle, il vient une vésicule. Les poumons, le foie, les entrailles ne peuvent lui donner aucune jouissance ; cependant, le poumon s’enflamme et le fait tousser ; le foie s’obstrue et lui donne la fièvre ; les entrailles se tordent et font la colique. Vous n’avez pas un nerf, un muscle, un tendon sous la peau, qui ne puisse vous faire crier de douleur.
Votre organisation se détraque à chaque instant comme une mauvaise pendule. Vous levez les yeux vers le ciel pour l’invoquer, il tombe dedans une fiente d’hirondelle qui les dessèche ; vous allez au bal : une entorse vous saisit au pied, et il faut vous rapporter chez vous sur un matelas ; aujourd’hui, vous êtes un grand écrivain, un grand philosophe, un grand poète : un fil de votre cerveau se casse, on aura beau vous saigner, vous mettre de la glace sur la tête, demain vous ne serez qu’un pauvre fou.
La douleur se tient derrière tous vos plaisirs ; vous êtes des rats gourmands qu’elle attire à elle avec un lardon d’agréable odeur. Vous êtes à l’ombre de votre jardin, et vous vous écriez : Oh ! la belle rose ! et la rose vous pique ; oh ! le beau fruit ! il y a une guêpe dedans, et le fruit vous mord.
Vous dites : Dieu nous a faits pour le servir et l’aimer. Cela n’est pas vrai : il vous a faits pour souffrir. L’homme qui ne souffre pas est une machine mal faite, une créature manquée, un estropié moral, un avorton de la nature. La mort n’est pas seulement la fin de la vie, elle en est le remède. On n’est nulle part aussi bien que dans un cercueil. Si vous m’en croyez, au lieu d’un paletot neuf, allez vous commander un cercueil. C’est le seul habit qui ne gêne pas.
Claude Tillier, Mon Oncle Benjamin